Cultivant beaucoup moins le doute que Stalker, son cinquième long-métrage, Andreï Roublev était déjà pour Andreï Tarkovski l'occasion de livrer sur son art et sur l'art en général une vision assurée après seulement deux long-métrages. Si ce second essai cultive bien plus de certitudes, c'est qu'il se dessine comme un long passage, par l'intermédiaire d'une biographie mêlée de ficiton de l'iconographe médiéval Andreï Roublev, vers l'accomplissement d'un artiste et sa compréhension de la raison d'être de sa vocation. Malgré la destruction permanente qui s'opère dans un monde ravagé par la guerre et les affres de la nature humaine, Roublev achève son voyage spirituel non pas par une renonciation à l'art, un art dont seraient indignes ces hommes si impies et faibles, mais finit au contraire par embrasser la Foi en la peinture comme le moyen de transcender les limites humaines. L'art est vu comme le seul moyen de communion avec la sphère spirituelle et transcendante, la seule manière d'accéder aux cieux, bien loin des artifices mécaniques (le "ballon" du début de film) qui finissent inexorablement par chuter au sol malgré une élévation provisoire. Tout est fait pour rappeler la persistance de l'entreprise artistique et fusionner pleinement avec le propos, de la construction en tableaux jusqu'aux plans finaux sur les icônes peintes par Roublev, qui adoptent soudainement la couleur, comme pour signifier que cinq siècles plus tard, ces icônes sont toujours accessibles, que l'art immuable a traversé les siècles intact dans sa beauté comme dans sa capacité à nous faire voir plus grand. Les images de Tarkovski sont d'ailleurs sublimes, les peintures semblant s'animer comme dans un mouvement d'incarnation divine ou spirituelle seulement possible par leur biais. Tout ça rentre pleinement en résonance avec cette dimension intangible que ce deuxième long-métrage s'est une nouvelle fois donné, celle d'un quelque chose de panthéiste qui rend toute image et toute scène bien plus riche. Il y a bien sûr, comme toujours chez Tarkovski, la fusion des éléments, la communion céleste venue de la pluie, le grand mouvement du fleuve symbolisant le charriage incessant des choses vivantes comme des choses inertes vers un seul estuaire, vers l'immensité. Je trouve ça sidérant, comme ça, de pouvoir symboliser dans un mouvement horizontal le passage petites choses vers un océan, presque de l'immanent vers le transcendant, comme en écho au propos du film et au pont qu'il suppose entre ce monde prosaïque et une hypothétique (mais quand c'est suggéré avec tant de force, on a vraiment envie d'y croire) réalité supérieure. Je n'oublie pas non plus la clarté laiteuse de l'image, comme embaumée. Le panthéisme parait alors pouvoir se penser non seulement comme l'incarnation divine en un tout, signifié par la Nature, mais aussi bien comme cette même incarnation dans chaque partie, chaque objet que la conscience humaine tend à dissocier du tout dans son essence. Cet éclairage nappant, au final, laisse l'intangible s'infiltrer partout, quelque soit la vision adoptée sur le Monde. Car la spiritualité, quelque forme qu'elle prenne, est au fond l'expression d'un même mouvement, cette tendance qui est à la conscience ce que l'instinct est à la vie. Et à cela, un film aussi vivant et riche qu'Andreï Roublev n'est nullement incompatible car jamais dogmatique, jamais trop représentatif. C'est un film incroyablement vivant, qui existe avec une force purement existentielle. Le seul bémol que je lui poserais, c'est une tendance de Tarkovski à parfois privilégier la parole à l'image, alors que son sens artistique en la matière est presque sans équivalent. Mais quand il s'agit d'en venir à parler d'un tel génie, cette réticence personnelle n'est justement qu'à prendre comme telle, et surtout pas comme une critique qui prétendrait pointer un défaut absolu du long-métrage. Andreï Roublev est un grand film, sans doute le plus grand que j'ai vu sur le rapport entre l'Homme, son art et la spiritualité. Du pur Tarkovski.