Ça parle de quoi ?
La vie de la plus grande chanteuse d’opéra du monde, Maria Callas, lors de ses derniers jours, en 1977, à Paris.
Avé Maria
Il y a d'abord eu Jackie avec Natalie Portman, qui revenait sur les jours suivant l'assassinat de John F. Kennedy. Puis Spencer avec Kristen Stewart, récit du point de bascule de la vie royale de Lady Di et de ce moment où elle décide de quitter le Prince Charles et sa famille.
Voici maintenant Maria, troisième et dernier opus de la trilogie de Pablo Larrain autour d'icônes féminines du XXème siècle. Une conclusion à plus d'un titre, puisqu'il y est question des derniers jours de la cantatrice Maria Callas, légende de l'opéra jouée par une Angelina Jolie bluffante de puissance et de fragilité.
Mais n'y voyez pas un calcul de la part du réalisateur chilien.
"Je n'ai jamais planifié de faire deux ou trois films, mais je comprends évidemment que vous me posiez cette question", nous dit-il lorsque nous lui demandons en quoi Maria Callas était la femme parfaite pour boucler cette boucle.
"J'essaye simplement de donner à chaque film une identité qui ne soit pas nécessairement liée aux précédents. Maria parle d'une chanteuse et d'une artiste, et c'est un film sur la musique et la tragédie. Il peut évidemment y avoir des points communs avec les précédents, mais celui-ci me tient à cœur parce que j'ai grandi en écoutant de l'opéra, et en écoutant Maria Callas."
"Elle a toujours été, pour moi, la plus grande icône au monde. Quelqu'un de très difficile à connaître et à comprendre, une personne très mystérieuse, et qui peut chanter à un niveau que personne n'a atteint depuis."
"Je me suis demandé, pendant de nombreuses années, s'il n'y avait pas un film à tirer de son destin et, si oui, comment le faire. Comment aborder la musique. Je me suis souvent demandé pourquoi il y avait si peu de films sur l'opéra. Ce n'est pas à un cinéphile comme vous que je vais apprendre qu'il y en a eu aussi peu, mais c'est le cas."
"J'ai voulu faire un film sur le plaisir d'écouter sa musique"
"Et c'est d'autant plus effrayant qu'il y a beaucoup d'éléments communs entre l'opéra et le cinéma, donc je me suis retrouvé au pied d'un mur de peur. Mais j'ai aussi voulu faire un film sur le plaisir d'écouter sa musique, et d'essayer de comprendre d'où venaient cette énergie et cette émotion."
"Et cette voix ! D'où venait-elle ? Pourquoi mourait-elle tout le temps ? Je pense que Maria Callas était en train de mourir, qu'elle se consumait à chaque fois qu'elle chantait en public. Et il y a de cela ici."
"Il y a quelque chose, au cœur de ce film, autour du fait qu'elle est devenue la tragédie qui habitait la plupart de ses personnages, qui étaient tous tragiques. Elle portait cela en elle et, à un moment de sa vie, elle n'avait plus peur de la mort. C'est quelque chose de très important dans ce film."
Est-ce aussi pour accentuer cette idée de tragédie que Maria commence et se termine avec la mort de la cantatrice ? "Oui. Lorsque vous allez à l'opéra, et que vous allez voir la plupart des opéras que Maria Callas a chantés, vous savez que son personnage va mourir à la fin. Il ne s'agissait donc pas de choquer le public avec quelque chose d'inattendu."
"Il s'agit plutôt de montrer comment elle décide de mourir. C'est comme un requiem. Comme si nous disions : 'Regardez, elle vient de mourir. Nous allons vous raconter la dernière semaine de sa vie, pour comprendre ce qu'i s'est passé. Et elle va chanter cette mort. Elle va s'inspirer de l'opéra, de ses personnages'."
"Car c'est aussi un film qui tente d'habiter sa perception de la réalité et du monde. Parfois, un long métrage peut vous montrer le point de vue de quelqu'un, pour faire comprendre qu'il vous regarde autant que le monde. Moi je voulais seulement voir le monde à travers ses yeux. Il s'agit de sa perception."
Le Jolie mystère Callas
"La réalité peut être très limitée au cinéma, mais je pense que celui-ci est un outil incroyable qui permet de voir à travers les yeux de quelqu'un, ce qui est très beau. Notre perception de la réalité est très complexe, et beaucoup de choses nous arrivent lorsque nous faisons l'expérience de cette réalité. Et cette relation avec elle peut être, aux yeux d'une chanteuse d'opéra, quelque chose que l'on veut gérer."
Regarder à travers ses yeux l'a-t-il aidé à percer le mystère qui entoure l'icône, alors que le film cherche à distinguer Maria de La Callas, comme un dialogue avec le journaliste incarné par Kodi Smit-McPhee le souligne bien ?
"Bien au contraire. J'ai lu beaucoup de livres sur elle, vu de nombreux documentaires et plusieurs de ses interviews sur YouTube, et j'écoute sa musique depuis plus de quarante ans, mais je ne pense pas savoir qui elle était vraiment. Je ne pense pas pouvoir la capturer."
"C'est pourquoi Angelina était si importante, parce qu'elle est aussi quelqu'un de très difficile à capturer. Et il y a quelque chose de très beau dans le fait d'essayer de saisir quelqu'un et de se rendre compte que c'est impossible. Comme Don Quichotte qui poursuit quelque chose qu'il ne pourra jamais trouver."
"Maria Callas était quelqu'un qui prenait grand soin de son image publique et qui restait très mystérieuse au final. Et Angelina comprend cela. Elle lui a également apporté une forme de stoïcisme qui est très belle et très précieuse."
Le parallèle s'arrête cependant là car, sur Maria comme Jackie et Spencer avant lui, l'idée n'a jamais été d'engager des stars (Angelina Jolie aujourd'hui, Natalie Portman et Kristen Stewart hier) pour faire un lien entre l'actrice et son rôle, au travers de l'opposition entre vie privée et image publique que les longs métrages ont en commun. Mais cela a aidé.
"On ne sait jamais vraiment qui elles étaient. Et une fois que l'on a assumé, on est plus libres"
"On peut le voir ainsi, mais mon intention n'a jamais été de me servir de leurs vies respectives. Ce sont avant tout des actrices extraordinaires, et ce n'est donc pas pour rien qu'elles sont aussi célèbres, car la seule beauté ne suffit pas."
"Mais je pense qu'elles comprennent leurs personnages respectifs car il y a quelque chose dans leur vie et ce qu'elles ont vécu qu'elles peuvent lui apporter, plus que je ne pourrais le faire."
"Je ne suis pas plus une femme qu'une actrice célèbre. Il y a des choses que je peux comprendre, mais elles ont fait l'expérience de cette ambivalence entre le fait d'être une figure publique, qui représente quelque chose chez les autres, et ce qu'elles sont vraiment."
"Cette interaction est très intéressante car elle illustre ce qui s'est passé au cours des cent-cinquante dernières années, depuis l'apparition des médias sous toutes leurs formes : d'abord le journal, puis la télévision, le cinéma, les médias sociaux et tout ce que nous voyons aujourd'hui."
"Ce que je trouve fascinant, c'est qu'on ne sait jamais vraiment qui elles étaient. Et une fois que l'on a assumé, on est plus libres je pense."
Si vous comptez percer le mystère Callas, Maria ne va peut-être pas vous aider, avec son opposition entre vies publique et privée, imaginaire et réalité. Mais il constitue un portrait fascinant d'une icône qui, comme Jackie et Spencer avant lui, prend la forme d'une histoire de fantômes, d'un récit hanté par la mort.
Celui-ci plus encore que les autres, puisqu'il tourne autour du décès de son sujet, belle manière symbolique d'achever cette trilogie passionnante et cohérente, faite d'opus complémentaires. Car Pablo Larrain nous le confirme : c'est bien sur ce requiem que se termine cette entreprise.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 27 janvier 2025