C'était l'un des événements du dernier Festival de Cannes : le retour de Sean Baker sur la Croisette, un an après la Palme d'Or reçue par Anora, et quelques mois après son triomphe aux Oscars grâce au même film. Pas comme réalisateur, mais producteur, chef monteur et co-scénariste de Left-Handed Girl, présenté à la Semaine de la Critique et réalisé par Shih-Ching Tsou, avec qui il avait co-signé Take Out en 2004.
Un long métrage centré sur un immigrant chinois illégal qui, pour rembourser une dette, tentait d'assurer le maximum de livraisons de nourriture pendant une journée, postulat qui n'est pas sans rappeler celui de L'Histoire de Souleymane, sorti deux décennies plus tard. "Je l'ai justement vu dans l'avion", nous dit la cinéaste lorsque nous la rencontrons pour parler de son nouveau film. "Sean m'en avait parlé, et je l'ai trouvé génial."
Histoire de famille dans les rues de Taïwan, qui suit notamment l'un des personnages les plus mignons vus cette année sur grand écran, Left-Handed Girl raconte aussi les difficultés du quotidien mais dans un autre registre, moins documentaire, qui n'est pas sans faire penser aux derniers opus de Sean Baker, ce qui n'est sans doute pas un hasard : si elle n'avait pas réalisé depuis 2004, la cinéaste avait collaboré avec le futur auteur d'Anora sur plusieurs titres, dont The Florida Project qu'elle a produit.
AlloCiné : Pourquoi vous a-t-il fallu près de vingt ans pour réaliser un nouveau film après "Take Out" ?
Shih-Ching Tsou : Chaque film a sa propre histoire et celle de Left-Handed Girl a débuté avant que nous ne fassions Take Out. Lorsque j'ai raconté à Sean Baker que mon grand-père m'avait dit de ne pas utiliser ma main gauche, qui est la main du diable. Il a tout de suite pensé que c'était une idée géniale, et nous sommes ensuite partis à Taïwan, en 2001, pour trouver une histoire à raconter et prendre quelques photos que nous avons rassemblées dans une petite bande-annonce.
C'est ains que Left-Handed Girl a débuté, mais nous avons réalisé qu'il y avait trop de lieux et de personnages, et que cela allait coûter trop cher à filmer. Nous sommes donc rentrés à New York, où nous avons fait Take Out à la place, et il a fallu beaucoup de temps pour trouver l'argent nécessaire à la réalisation de ce film.
J'imagine que la notoriété acquise par Sean Baker et le fait qu'il soit régulièrement sélectionné à Cannes a joué un grand rôle dans la concrétisation de ce film ?
Tout à fait. Après chaque film que nous avons fait ensemble, nous nous sommes tournés vers l'organisation Film Independent pour faire accélérer le projet, lui trouver des financements. Nous nous sommes rapprochés de sociétés importantes sur les différents marchés pour rencontrer des investisseurs, nous sommes allés à différents endroits. Mais les choses ont bougé après Red Rocket : nous sommes venus à Cannes et nous avons discuté avec Le Pacte qui a beaucoup aimé le scénario, ce qui nous a fait un premier soutien. Je suis ensuite retournée à Taïwan pour demander des subventions au gouvernement, car le financement provient du ministère de la culture là-bas : ils ont un fond pour le cinéma, au même titre que la Taipei Film Commission, et grâce à ces différents organismes, nous avons pu présenter le projet à des bailleurs de fonds.
Le pacte
Vous avez dit plus tôt que l'idée de départ venait d'une phrase prononcée par votre grand-père, qui explique aussi le titre. Mais est-ce un film autobiographique pour vous ?
D'une certaine manière oui, surtout lorsqu'il parle de cette petite fille qui se fait corriger. Ces trois personnages sont tous des fragments de moi-même, de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie de mère : j'ai une fille de neuf ans et tout cela me touche encore plus depuis sa naissance. Il y a définitivement de moi en chacune d'elles.
Le film a-t-il beaucoup évolué au fil des années ? Tant sur le plan personnel, à travers ce que vous venez d'évoquer, que stylistique, car vous dites que le projet a débuté avant que vous ne fassiez "Take Out", mais je trouve qu'il ressemble davantage aux derniers films en date de Sean Baker.
Bien sûr ! Nous sommes retournés à Taïwan en 2010, pour écrire le scénario et c'est là que nous avons terminé le premier jet. Nous sommes également allés faire du repérage de lieux à Taipei, et c'est notamment là que nous avons découvert ce marché nocturne dans lequel nous avons fini par tourner des scènes, et nous avons rencontré une petite fille qui y vivait, donc c'est là que toutes ces idées ont commencé à émerger et prendre forme. Puis, au cours de ces vingt dernières années, nous avons travaillé sur tellement de projets différents, avec tellement de styles différents, que tout cela s'est mélangé.
De Take Out, on retrouve le fait de suivre les personnages comme une ombre, avec un style documentaire, alors que les couleurs très vives et fluo renvoient plutôt à The Florida Project, où l'on voyait déjà le monde à travers les yeux d'une petite fille.
"Ces trois personnages sont tous des fragments de moi-même, de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie de mère"
Les scènes où nous suivons I-Jing lorsqu'elle court rappellent aussi la fin de "The Florida Project", mais "Left-Handed Girl" parvient quand même à trouver sa propre identité, sans doute à cause de son côté personnel.
Oui, à part cette petite fille que nous avons vue sur le marché en 2010 et que nous avons intégrée dans l'histoire, tout dans le film est inspiré de mes expériences de vie : mon grand-père, le marché nocturne... Tout ceci est très taïwanais.
Est-ce que le fait d'avoir choisi ce titre, au-delà de ce qu'il vous rappelle de votre grand-père, était aussi une manière de symboliser la façon dont les femmes sont ostracisées parce qu'elles sont différentes, qu'il s'agisse de la mère ou de ses filles ?
Oui, le film s'appelle Left-Handed Girl depuis le début, et ça n'a pas changé en vingt ans car nous n'avons pas trouvé mieux. Nous essayons, dans ce film, de montrer comment les gens sont obligés de cacher leurs différences parce qu'ils n'ont pas le droit de les exprimer. Dans une société traditionnelle, on est toujours corrigé parce qu'on est différent, qu'on essaye d'être soi-même. Je veux vraiment montrer, dans le film, comment les gens se battent, comment ils se débrouillent dans un monde où ils ne sont pas autorisés à être eux-mêmes.
Donc, oui, c'est aussi un commentaire sur le patriarcat, car la plupart des personnages masculins sont agressifs. Ils s'en tiennent à la tradition et ne veulent pas que les femmes soient différentes. Mais ces problèmes ne concernent pas seulement les femmes : tout le monde veut être différent. Et si vous êtes un garçon et que vous êtes gaucher, on va aussi vous corriger.
Le pacte
C'est toujours le cas à Taïwan aujourd'hui ?
Alors, c'est intéressant : quand je faisais le casting et que je racontais cette histoire aux gens, beaucoup me disaient que cela n'existait plus, et je leur répondais alors qu'il s'agissait de mon histoire personnelle. Et quand j'ai trouvé Nina [Ye], grâce à un agent spécialisé dans les castings pour les publicités, j'ai découvert que c'était une gauchère qu'on avait corrigée. Ce sont ses grands-parents qui l'ont fait.
Donc son personnage est finalement un mélange d'elle et vous.
Je dirais que oui, même si elle est jeune et n'a probablement pas compris ce qu'il se passait. Je ne sais pas si ses parents le lui ont expliqué, mais quand elle a tourné avec nous, elle a dû réutiliser sa main gauche, et ils ont ensuite dû la corriger de nouveau.
Ses grands-parents ne vont pas aimer le film !
(rires) Tout à fait !
Combien de temps vous a-t-il fallu pour la trouver ? Elle est vraiment parfaite, et on sent que le film aurait été très différent sans elle.
Oh mon Dieu, c'était vraiment dingue ! Je voulais absolument que l'on fasse un casting dans la rue pour trouver notre I-Jing, j'ai regardé entre 90 et 100 vidéos d'audition qui nous avaient été envoyées, mais nous ne trouvions pas la perle rare. Nous avons donc organisé un autre atelier, avec plusieurs petites filles. Un coach nous a également aidés, mais nous n'avons trouvé personne, et au final c'est une agence de publicités qui nous a recommandé Nina, car elle avait tourné dans plusieurs spots pour eux lorsqu'elle était plus jeune. Et quand nous l'avons vu, nous avons immédiatement pensé : "Nous avons trouvé notre petite fille !"
"Dans une société traditionnelle, on est toujours corrigé parce qu'on est différent, qu'on essaye d'être soi-même"
Comment avez-vous réussi à trouver l'équilibre pour qu'elle soit à la fois naturelle et qu'elle ait de vraies choses à jouer ? Lui avez-vous laissé beaucoup de libertés ?
Pour ça je dois remercier sa mère, qui est également actrice et qui l'a coachée. Quand je lui ai donné le scénario, c'est elle qui lui a lui les répliques car elle était trop petite pour savoir lire les caractères chinois. Sa mère les a donc lues, et quand elle est arrivée sur le plateau, je lui ai dit qu'elle pouvait faire ce qu'elle voulait et n'avait pas besoin de suivre le script, car elle est très naturelle.
Et comment avez-vous trouvé votre équilibre avec Sean Baker, pour que chacun ait son propre espace ?
Au début, nous faisions tout ensemble : nous avons écrit le scénario ensemble, fait les recherches ensemble... Mais pendant la pré-production et la production, il n'a pas pu être présent en raison de la pandémie de Covid, donc j'étais seule sur place, à Taïwan. Je me souviens qu'au début, pendant la première semaine de tournage, je voulais toujours l'appeler, mais il y a neuf heures de décalage entre Los Angeles et Taïwan, donc j'ai créé un site web : tout était sur ce cloud qui lui permettait de voir les images, puis je lui demandais son avis sur différentes scènes et manières de tourner. Il a ainsi pu apporter sa contribution pendant la production.
Et à la fin, pendant le montage, comme il était co-scénariste, il connaissait tout sur le bout des doigts : les personnages, ce dont ils parlent, chaque scène, ce qui a été dit... Donc, dans ce sens, c'est facile. Je n'avais même pas besoin de lui dire quoi que ce soit, car il savait comment assembler le tout.
Comment écrivez-vous ensemble ?
Sur ce film, il fallait prendre en compte le fait que tous les personnages du film sont inspirés de personnes réelles qui font partie de ma vie. A chaque fois que j'entendais une histoire, je l'intègrais au scénario, et je lui disait : "On a ce personnage, voilà ce qu'il va faire, dans quelle situation, quel est son caractère, quelle est sa personnalité." Nous travaillons comme ça, ensemble : il tape à l'ordinateur les indications que je lui donne.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 16 mai 2025