Nino Clavel, 28 ans, apprend, au détour d'un examen médical, qu'il est atteint d'un cancer de la gorge. Le jeune homme se fige, assommé. Comme si son esprit se dissociait de son corps après l'annonce de la nouvelle. Le film de Pauline Loquès suit le personnage le temps d'un week-end, entre l'annonce de son diagnostic et le premier jour de son traitement.
La réalisatrice propose une histoire pleine de vie et d'espoir, se tenant à distance de toute morbidité. Nino confirme, surtout, le talent d'un jeune acteur, Théodore Pellerin, récompensé par le Prix Fondation Louis Roederer de la Révélation au Festival de Cannes. Rencontre avec la cinéaste autour de ce film poignant.
AlloCiné : Nino parle d’un sujet tabou mais très peu abordé : le cancer chez les jeunes - de plus en plus détecté de nos jours. En aviez-vous conscience en écrivant le film ?
Pauline Loquès, scénariste et réalisatrice : Oui, j'étais journaliste, je travaillais pour France Inter, donc je voyais quand même que c'était en expansion. Moi je suis mère aussi donc cela me fait peur, je me dis que dans les prochaines années, ça va être une réalité très forte. Puis autour de moi, comme pour beaucoup de monde, il y a eu des trajectoires plus ou moins tragiques mais qui restent des épreuves.
Même si on s'en sort, s'encaisser une chimio et une radiothérapie à 25 ans, c'est quand même des changements de vie, donc oui, je me suis dit qu’il y avait quelque chose dans l’air à aborder, entre la santé mentale et la santé physique. Le cancer chez la nouvelle génération vient avec d’autres réalités, d’autres pulsions.
Est-il compliqué de convaincre des producteurs et de trouver un financement lorsqu’on propose un film sur le cancer ?
Oui, on se prend beaucoup de : “Les gens vont avoir peur.” Mais pas forcément du côté du CNC ou des services publics, plutôt du côté du marché et des distributeurs, c’est compliqué. On présume que les gens ont peur, peut-être à juste titre, mais il y a tellement d'occurrences du cancer dans la vie. Pourquoi il y en a si peu au cinéma ? Il ne faut pas avoir peur des réalités. Le cancer fait partie de la vie.
Nous ne sommes pas obligés de faire des récits toujours tragiques. Il y a d'autres réalités. On a besoin de voir et d’entendre d’autres histoires. Plus on entretient ces espèces de fantasmes, cette chape de plomb qui s’abat sur nous et cette idée que la vie s’arrête, moins on se détachera de cette peur. Il y a plein de gens malades qui s'en sortent.
Les jeunes hommes d’aujourd’hui ne sont pas les modèles que j’ai moi-même connus. Il y a une sensibilité affichée qui est très différente.
Nino est un film avec une simplicité d’apparence car je pense qu’il est très compliqué de fabriquer un projet comme celui-ci, de trouver les bons mots, de capturer les bons regards. Quelle a été votre plus grande difficulté ?
Oui ça paraît simple parce qu’on se dit qu’il ne se passe pas grand-chose. C’est en réalité beaucoup de travail d'écriture pour arriver à cette étape-là. Mais moi, longtemps, même en montage, je me disais que ça ne racontait rien. J'avais peur qu'on ne saisisse pas les subtilités. Mais il fallait vraiment faire confiance aux situations, aux mots aussi, qui ont mis beaucoup de temps à être choisis. Et il fallait un grand acteur pour porter ce rôle.
Nino n’est pas un personnage évident à interpréter. De quelle manière Théodore Pellerin vous a surpris ?
Le personnage était très taiseux, on n'a quasiment rien enlevé, ni ajouté. Théodore, il arrive à habiter ça. Il donne une densité au silence et au regard qui est très grande. C'est-à-dire qu'un plan fixe sur lui, c'est déjà un monde. Je dis souvent : “J’ai écrit un personnage et lui un être humain” et c’est ça. Quand il s'est mis dans ses habits, puisqu’il porte les mêmes tout le long du film, il est devenu Nino. J’avais une confiance aveugle en lui.
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D’habitude je ne prête pas attention aux genres des personnages dans les films, mais c’est intéressant de constater que Nino, un jeune homme, est très éloigné de vous. Pourquoi ce choix et comment l’avez-vous pensé ?
C'était plus mystérieux pour moi, le genre masculin. Cela m’a demandé de la recherche. Ça m'intéressait vraiment de voir ce que cette terrible nouvelle mettait en mouvement chez un jeune homme. Le film aurait été complètement différent avec une femme.
Et puis il y a ce truc de la paternité qui ne pourrait pas marcher chez une femme. Puis, cette génération-là, les jeunes hommes d’aujourd’hui, ne sont pas les modèles que j’ai moi-même connus. Il y a une vulnérabilité et une sensibilité affichées qui sont très différentes. C’est un nouveau genre d’homme.
Par exemple, j'ai compris après coup que quand il souhaite le dire à sa mère et qu’il n’y arrive pas, elle lui demande : “Tu veux faire une transition ?” Son premier réflexe, c'est de lui demander : “Tu veux changer de genre ?” Le premier truc qu'elle questionne, c'est son identité de jeune homme, ce qui est quand même parlant. Mais j'ai mis longtemps à l'analyser comme ça.
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Au détour d’une scène, Mathieu Amalric fait une apparition remarquée et amusante. Le connaissiez-vous avant de lui proposer ?
Non, je ne le connaissais pas. On avait déjà choisi Jeanne Balibar pour le rôle de la mère et deux semaines avant le tournage, on ne trouvait pas cet homme des bancs publics. On ne sait pas si c’est un ancien mec superbe qui a dégringolé ou quelqu’un de la rue qui s’invente une vie. Il fallait un peu d’entre deux et moi je souhaitais Mathieu Amalric.
Ma cheffe opératrice, Lucie Baudinaud, avait travaillé sur le film Barbara et elle lui a demandé. Il a lu juste les deux scènes, et il a dit : “Ça me fait trop marrer, je le fais.” Et il est venu pour une journée.
Il était merveilleux, il est venu avec plein d'accessoires dans son sac, même avec un collier tahitien. Il avait ramené ses propres chaussures et une veste que Jeanne Balibar lui avait offerte. Il a amené toute son expérience de cinéma mais en étant comme un enfant qui découvre un plateau.
Quelles sont les réactions des spectateurs à la fin des projections de votre film ?
À chaque fois que je le présente, les gens ne parlent pas de cinéma. Ils me parlent de leur vie, et je trouve ça super. C'est fou hein, on crée une connexion à travers une histoire qu'on raconte. Ils me parlent vraiment de leur intime, et moi j'adore, je préfère ça plutôt qu'on parle de la mise en scène.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 3 septembre 2025
Nino, actuellement au cinéma