"J'ai cherché de l'argent pendant trente ans, je voulais que le film se fasse, je me suis obstiné. Il s'était écoulé trop de temps entre La Bergère et le ramoneur, et le Roi et l'oiseau, et je ne voyais plus les choses de la même manière". C'étaient les mots, d'une triste lucidité, de l'immense artiste pionnier de l'animation que fut Paul Grimault, à la fin des années 70.
Dépossédé de ce qui devait être son premier long métrage d'animation, La Bergère et le ramoneur, sur lequel il avait travaillé aux côté de Jacques Prévert dès 1946, Paul Grimault racheta vingt ans plus tard les négatifs et les droits du film, pouvant enfin se remettre au travail, non sans peine.
Il lui faudra effectivement 30 ans, et une patience infinie, pour livrer ce qui deviendra Le Roi et l'oiseau; une oeuvre sans égal dans le cinéma français et même dans l'Histoire de l'animation. Une merveille absolue qui a bercé et nourri l'imaginaire de générations entières de cinéphiles et de réalisateurs, et pas des moindres, tel le maître Hayao Miyazaki, qui voue une culte mérité au chef-d'oeuvre de Grimault.
Un titan d'acier qui se retourne contre son maître
Irrigué par d'extraordinaires dialogues ciselés par la plume de Prévert, Le Roi et l'oiseau est l'histoire d'un roi, Charles V et III Font-Huit-et-Huit-font-Seize, qui règne en tyran sur le royaume de Takycardie. Il est amoureux d'une modeste bergère qu'il veut épouser. Mais elle aime et est aimée par un petit ramoneur. Aidés par un oiseau impertinent qui niche avec ses petits en haut des appartements privés du roi, ils s'enfuient vers la ville basse. La police retrouve leur trace.
Des machines volantes conduites par des policiers moustachus, de mystérieuses créatures couleur de muraille qui espionnent la ville, des tritons motorisés et le roi sur son trône électrique flottant, ou sur son gigantesque automate, se lancent à leurs trousses. Une folle poursuite s'engage...
Jusqu'au moment où l'oiseau finit par prendre le contrôle du robot géant, qui dévaste alors, dans une sorte de rage cathartique, une ville devenue inhumaine depuis bien trop longtemps. Sa besogne achevée, les habitants enfuis, le robot s'assied sur un tas de ruines encore fumantes. Comme le Penseur de Rodin, il est désormais seul, condamné par le lent écoulement du temps à disparaître sous la rouille et la poussière.
Films Paul Grimault
Alors qu'il n'y a plus âme qui vive, une cage s'agite au milieu des décombres. C'est le petit oisillon de l'Oiseau. Toujours trop curieux et aventureux, il s'est encore fait piéger, et semble être tristement condamné à mourir derrière les barreaux. Il a beau lancer des piaillements de détresse, il n’y a plus personne alentour qui puisse voler à son secours.
Alors qu'on le pensait pétrifié pour l'éternité, voilà que le monstre d'acier s'anime de lui même, comme doué d'une conscience qui lui serait désormais propre, et s'émeut du sort funeste promis au malheureux oisillon.
Dans un geste mesuré, semblant puiser dans ses dernières forces, avec une délicatesse inversement proportionnelle à sa force titanesque, il ouvre avec ses doigts en forme de pinces les barreaux derrière lesquels le minuscule captif se lamente.
Et, tandis que l'oisillon recouvre sa liberté et s'envole, le poing du géant de fer s'abat sur la cage et l'écrase, sur les ultimes et déchirantes notes mélancoliques de la fabuleuse partition du compositeur polonais Wojciech Kilar. Une fin au symbolisme absolument sublime, extraordinaire, porteuse d'une charge émotive à fendre les pierres en deux.
A revoir, ci-dessous...
"Un des plus beaux films qui nous parlent de la liberté"
Au-delà de la grâce et la délicatesse de ses animations, de ses dialogues d'orfèvre, Le Roi et l'oiseau doit effectivement beaucoup, aussi, à la sublime partition du compositeur polonais, à qui l'on devra, 13 ans plus tard, celle du Dracula de Francis Ford Coppola.
"Paul et moi n'avons jamais parlé de musique ! Je ne lui ai jamais soumis une seule maquette" racontait le fameux compositeur, vingt ans après la sortie du Roi et l'oiseau. "Il m'a simplement laissé ressentir le film de l'intérieur. [...] Si je devais définir l'esprit de ma partition, je dirais qu'elle apporte un complément de poésie à l'image".
Films Paul Grimault
Le discours du film a aussi eu une profonde résonnance chez le compositeur, et pour cause. "Je suis fier de pouvoir dire que j'ai composé la musique du dernier film de Jacques Prévert. L'esprit libertaire de Prévert fait du Roi et l'oiseau une métaphore contre les dictatures et les totalitarismes. C'est aussi, en tant que Polonais, une oeuvre prémonitoire par rapport à ce qui s'est passé dans mon pays en 1980.
j'y pense forcément devant le dernier plan du film, quand le robot, assis sur les débris de la cité détruite, libère l'oiseau et écrase sa cage... Pour toutes ces raisons, Le Roi et l'oiseau est sans doute l'un des plus beaux films qui nous parlent de la liberté". Paroles d'un grand artiste qui nous a quitté il y a 12 ans. On ne saurait rendre plus bel hommage à l'oeuvre de Grimault.