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L’amour, entre aspirations et réalité
Contrainte à un mariage arrangé, Hicran s'enfuit de chez elle. Inquiété par sa disparition, son supposé fiancé Riza quitte son village pour Istanbul, à la recherche de celle qu'il n'a pas eu le temps de connaître. Face à la réalité d'un monde masculin qui veut la soumettre, Hicran s'abandonne à son destin qui ne cessera de la surprendre.
Après Le Destin et La Confession, tous deux nommés au Festival de Cannes dans la catégorie “un certain regard” en 2002, le cinéaste turc Zeki Demirkubuz poursuit son exploration des tourments humains avec Hayat, choisi pour représenter la Turquie aux Oscars en 2025. Fidèle à son cinéma introspectif, le réalisateur s'intéresse une fois encore à des personnages aux prises avec l’impossible, entre désir, manque et quête de sens.
Damned Films
Tout commence par une absence. La fuite d’Hicran (interprétée par la magnétique Miray Daner) laisse son futur fiancé, Riza (Burak Dakak), plein de doutes et d’interrogations : privé de la voir, ce dernier n’a d’elle qu’une image, un souvenir à peine esquissé. Ce vide devient alors un espace que Riza tente de combler par l’imaginaire, s’accrochant à des fragments : une photographie, une projection mentale ou encore une présence reconstruite. Pourtant, c’est précisément ce manque qui va nourrir son obsession, l’entraînant à la recherche de celle qu’il n’a pas eu le temps de connaître.
Dès lors, Hayat déploie une réflexion fascinante sur le sentiment amoureux : “tomber amoureux, aimer ou désirer quelqu’un qu’on n’a jamais vu, ou seulement à travers une photo, est une question complexe, soutient le réalisateur. Ce sentiment est toujours empreint de mystère, ce qui en fait un sujet fascinant dont les raisons sont ancrées dans la nature humaine”. Le long-métrage pose alors une question troublante : tombe-t-on amoureux d’une personne, ou de l’idée que l’on s’en fait ? Il semble que l’amour naisse parfois moins de la présence que du mystère, et c’est dans cet espace incertain que l’imaginaire s’emballe, souvent loin de toute réalité.
Chez Riza, cette confusion paraît glisser peu à peu vers l’obsession. Alors même que tout semble lui sourire, une insatisfaction diffuse le pousse à poursuivre une représentation, au point de bouleverser sa propre existence. Il agit sans pleinement comprendre ce qui le traverse, avec une forme d’innocence qui rend son parcours d’autant plus vertigineux. Hayat devient ainsi une véritable réflexion sur le pouvoir des images : celles que l’on voit, mais surtout celles que l’on imagine.
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Cette tension, entre réel et imaginaire, se prolonge dans la mise en scène elle-même. En effet, Hayat adopte une structure en trois actes, d’abord centré sur Riza et son trouble intérieur, basculant ensuite vers Hicran, avant de réunir leurs trajectoires dans un dernier mouvement plus elliptique. Ce jeu de points de vue renforce l’impression d’un récit fragmenté, presque flottant.
Dès lors, les séquences oniriques, les rêves et les projections mentales brouillent constamment les frontières entre réel et imaginaire. Certaines scènes semblent exister en suspension, comme des fragments autonomes, tandis que les longs silences répondent à des dialogues étirés, laissant aux émotions le temps de se déployer. Zeki Demirkubuz met ainsi en scène l’attente, le doute et le manque dans un rythme hypnotique, au plus près des états intérieurs de ses personnages.
Un miroir subtil de la société turque
En 2h40, Hayat impose un rythme singulier, presque hypnotique. Certaines scènes dialoguées, longues et denses, deviennent de véritables espaces de confrontation où se dévoilent les contradictions des personnages, un parti pris formel qui accompagne une exploration en profondeur de la psyché des protagonistes, laissant affleurer leurs failles, leurs désirs et leurs tiraillements, dans des temporalités étirées.
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Mais au-delà de l’intime, cette œuvre s’inscrit profondément dans une réflexion sociale. En prenant pour point de départ l’échec d’un mariage arrangé, Zeki Demirkubuz interroge la Turquie contemporaine : la place des femmes, le poids des traditions, les tiraillements d’une jeunesse en quête d’émancipation… Sans jamais céder à la facilité d’un discours frontal, il privilégie la nuance, laissant coexister douceur et brutalité, espoir et désillusion.
Le parcours d’Hicran donne à cette réflexion une dimension concrète et profondément humaine. À travers ses choix, ses silences et les pressions qu’elle subit, se dessine le portrait d’une jeune femme confrontée à des normes qui la dépassent. En parallèle, Riza incarne une masculinité en crise. Entre orgueil, vulnérabilité et désir de contrôle, il révèle les contradictions d’un modèle masculin mis à l’épreuve. Hayat ne juge jamais frontalement : il observe, laisse place aux ambiguïtés, et donne à chacun de ses personnages une part d’humanité.
Cette double trajectoire compose alors un véritable portrait de société, mettant en lumière une Turquie traversée par des tensions, entre attentes collectives et désirs individuels. Sans discours appuyé, cette œuvre fait émerger des questions profondément contemporaines : que signifie choisir sa vie ? Et jusqu’où peut-on échapper aux rôles que la société nous assigne ?
Fiancée en fuite et certitudes brisées : l’absence semble être le point de départ de tout pour Hayat. Zeki Demirkubuz livre un conte turc à la fois intime et social, à découvrir dès maintenant au cinéma.
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