Avec Mémoire de fille, présenté à Un certain regard lors du dernier Festival de Cannes, Judith Godrèche adapte Annie Ernaux et raconte une histoire s’inspirant de la vraie vie de la grande autrice.
Le récit commence au présent : en retournant à Rouen pour une séance de dédicaces, Annie Ernaux ne s'attendait pas à ce choc mémoriel. La ville de son enfance va alors la ramener à l'été 1958 et à sa première nuit avec un homme. Un événement dont le traumatisme a résonné toute sa vie, gravé à jamais dans sa chair.
Pour Mémoire de fille, Judith Godrèche, qui ne joue pas elle-même dans le film, s’est entourée d’un jeune casting talentueux et rafraîchissant. On retrouve par exemple Victor Bonnel, vu dans L’heure de la sortie, Anja Verderosa, remarquée dans L’épreuve du feu, ou encore Maiwène Barthelemy, césarisée pour Vingt dieux. Le rôle principal est tenu par Tess Barthélémy qui n’est autre que la fille de Judith Godrèche.
Judith Godrèche n’a pas hésité à insuffler des idées et intuitions personnelles dans cette adaptation, afin de rendre ce récit toujours plus actuel et universel. Nous avons échangé avec elle au Festival de Cannes. Découvrez notre entretien.
AlloCiné : Pendant des années, il se disait que les livres étaient très complexes à adapter. Avez-vous pensé à cela en abordant le projet ?
Judith Godrèche : Selon moi, on ne peut pas adapter Annie Ernaux sans passer énormément de temps avec elle. Mon parti pris était d'adapter aussi l'entre-les-lignes, et de développer des personnages qui reflètent son engagement, sa vision du monde et la manière dont les jeunes gens aujourd'hui se sentent compris par elle.
C'est pour cela que dans l'adaptation de Mémoire de fille, je me suis permise de créer le personnage de Claudine, joué par Maiwène Barthelemy. Cela permet d'incarner, en 1958, une jeune fille amoureuse d'une autre jeune fille. Ce n'est pas dans le récit original, mais c'était important pour moi d'ancrer ces sujets et d'illustrer ce qui rend l'œuvre d'Annie Ernaux universelle auprès des jeunes lecteurs.
C'est frappant de voir comment son œuvre a traversé les années. Aujourd'hui, une nouvelle génération, plus féministe, s'en empare. L'avez-vous ressenti, et pensez-vous toucher ce public avec le film ?
Je l'espère. Quand je travaillais sur l'adaptation, j'ai accompagné Annie Ernaux à l'université de Rouen où elle recevait un hommage. Sur scène, des étudiantes lui rendaient hommage en lisant des textes ou en racontant leur découverte de ses livres. C'était un beau moment de transmission : un jeune homme expliquait notamment comment sa grand-mère lui avait transmis cette passion, et combien ces lectures l'avaient aidé à se retrouver. Il s'est senti vu.
C'est exactement ce qui m'intéressait : faire un film qui s'adresse à cette jeunesse. C'est aussi pour cela que j'ai évité une reconstitution d'époque trop lourde ou un parler désuet pour mes jeunes acteurs.
Vous parliez de se sentir vu en lisant Annie Ernaux. Vous souvenez-vous du premier de ses livres dans lequel vous vous êtes reconnue ?
Dans Ce qu'ils disent ou rien, l'un des seuls livres qu'elle qualifie de roman. Il y a beaucoup de points communs avec Mémoire de fille : ce désir absolu de vivre sa vie, cette envie chez une jeune fille de 17 ans de quitter le cocon familial, de vivre des expériences comme dans les livres. Cette idéalisation et ce besoin d'appartenir à un groupe sont des sentiments universels, quel que soit notre milieu social.
Pourquoi avoir choisi d'adapter précisément Mémoire de fille ?
Parce qu'il aborde des sujets qui me tiennent à cœur : l'absence de consentement, le désir d'appartenance, le harcèlement, mais aussi l'entrée en écriture d'Annie, sa découverte du féminisme, de la philosophie, de Simone de Beauvoir. Je voulais partir d'Yvetot, avant la colonie de vacances, et aller jusqu'au moment où cette jeune fille écrit la première page de son tout premier livre.
Comment avez-vous organisé le plateau pour que chacune et chacun se sente en sécurité pour certaines scènes plus délicates à tourner ?
Nous avons répété près d'un mois en amont et mis en place un cadre sécurisant. Être actrice est un travail qui doit pouvoir s'exercer en toute sécurité. Je me questionne beaucoup sur la manière de filmer la violence d'un point de vue féministe.
Comme ma fille joue le rôle principal, cette exigence était encore plus forte. Il fallait que l'ensemble des comédiens se sentent en sécurité, y compris Victor Bonnel qui incarne l'agresseur. Il a pu échanger en amont avec une coordinatrice d'intimité, ainsi qu'avec Sophie Lacombes, psychologue au Collectif féministe contre le viol (CFCV), afin d'aborder ce rôle difficile avec une perspective féministe.
Après le court-métrage Moi aussi en 2024, vous revenez au cinéma avec un long métrage. Beaucoup de choses ont évolué depuis votre série Icon of French Cinema pour Arte. Cela a-t-il changé votre façon de réaliser ou de diriger ?
Oui, je pense avoir évolué. J'essaie de me poser les bonnes questions et de ne pas me laisser emporter par le stress. Comme le casting est composé en grande partie de jeunes comédiens d'une vingtaine d'années — aux côtés de figures comme Ariane Labed, Valérie Dréville ou Guslagie Malanda, Sephora Pondi —, je tenais à ce qu'ils se sentent constamment valorisés et en confiance, sans subir la hiérarchisation habituelle des rôles.
Le cinéma conserve parfois un fonctionnement très aristocratique. Pour moi, c'est un travail collectif. C'est aussi pour cela qu'il était essentiel de venir au Festival de Cannes entourée de toute mon équipe technique et artistique, pour partager ce moment ensemble et désacraliser un peu la figure de l'auteur tout-puissant.
Que ressentez-vous à l'idée de revenir à Cannes, et quel regard portez-vous sur le milieu du cinéma aujourd'hui ?
Pour l'instant, je vis le moment présent avec mon équipe et mes comédiennes sans trop me poser de questions. Il y a toujours ce désir de trouver sa place au sein d'un milieu, un thème très présent dans le film.
Parfois, ma propre place me semble particulière : j'incarne un combat qu'il m'arrive de trouver lourd à porter, et j'aimerais parfois être simplement vue comme réalisatrice ou actrice. Mais c'est ainsi, et ce serait déplacé de me plaindre. Je vit pleinement l'expérience.
Propos recueillis par Brigitte Baronnet au Festival de Cannes 2026