Voici l'un des plus beaux films de l'année ! Même Isabelle Huppert et David Cronenberg en sont fans : c'est quoi Blue Heron ?
Thomas Desroches
Thomas Desroches
-Journaliste
Les yeux rivés sur l’écran et la tête dans les magazines, Thomas Desroches se nourrit de films en tout genre dès son plus jeune âge. Il aime le cinéma transgressif, queer, horrifique et les documentaires engagés.

Premier long métrage de la Canadienne Sophy Romvari, "Blue Heron" s'intéresse au sujet de la santé mentale chez les adolescents. La réalisatrice livre un film fort inspiré de sa propre vie. Rencontre.

Isabelle Huppert et David Cronenberg ne tarissent pas d'éloges sur ce film. Blue Heron, premier long métrage de la Canadienne Sophy Romvari, a été applaudi dans de nombreux festivals depuis sa première projection, à Locarno, il y a bientôt un an. Pour en assurer la promotion, la cinéaste voyage dans différents pays et la réception est la même à chaque fois : les projections se poursuivent avec de longs échanges passionnés et passionnants où les spectateurs, de tous les âges, partagent à leur tour leur histoire.

Dans Blue Heron, l'équilibre d'une famille ordinaire vacille lorsque Jeremy, le grand frère mutique et solitaire, multiplie les délits et s'isole de plus en plus. Cette mise à l'écart du monde est observée par Sasha qui, du haut de ses huit ans, comprend que quelque chose ne tourne pas rond.

Ce n'est pas un hasard si ce drame touche autant le cœur de son public. Le film aborde un sujet tabou, la santé mentale chez les adolescents, dont Sophy Romvari connaît chaque recoin. Et pour cause, ce récit est celui de son frère mais aussi le sien. La cinéaste s'est plongée dans ses souvenirs pour livrer un film d'une grande sensibilité et qui a de quoi renverser celles et ceux qui poseront leurs yeux sur lui.

Blue Heron
Blue Heron
Sortie : 24 juin 2026 | 1h 30min
De Sophy Romvari
Avec Eylul Guven, Amy Zimmer, Iringó Retí
Presse
3,5
Spectateurs
3,4
Séances (54)

AlloCiné : Le film se déroule dans les années 1990. De nos jours, la santé mentale est beaucoup plus présente dans le débat public qu’à l’époque. Lorsque vous avez écrit le film, étiez-vous consciente que le sujet serait sans doute mieux compris aujourd’hui qu’il ne l’était lorsque vous viviez cette situation avec votre frère ?

Sophy Romvari, scénariste et réalisatrice : Nous avons progressé sur le sujet mais nous n'avons pas tant avancé dans notre compréhension de la santé mentale et des personnes qui vivent en dehors des normes sociales. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai fait ce film.

Beaucoup de spectateurs espèrent trouver des réponses devant Blue Heron. Ils cherchent un diagnostic. Mais je ne crois pas que les choses fonctionnent ainsi. Même si vous posez un diagnostic, que se passe-t-il ensuite ? Vous avez un mot, mais cela ne change pas la personne. Nous cherchons souvent des réponses simples à des situations complexes, alors qu’il n’y en a pas forcément.

Ce qui n’a pas changé sur ce sujet, également, c’est le sentiment d’impuissance ressenti par les parents, les frères et sœurs. Aujourd’hui encore, beaucoup se sentent isolés. Il existe de l’aide, bien sûr, mais pas toujours une aide suffisante pour "sauver" quelqu’un.

Le personnage de Sasha, qui est directement inspiré de vous-même, observe son frère comme un animal sauvage, à la fois avec beaucoup de fascination mais aussi de la crainte. Elle se tient à distance.

Lorsqu’on est enfant, on ne possède pas toutes les clés pour comprendre ce qui se passe autour de soi. On sent simplement que quelque chose ne va pas. Sasha observe son frère avec curiosité, mais aussi avec une certaine peur. Elle est très attentive, mais elle ne comprend pas réellement ce qu’elle voit. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle commence à interpréter ce qu’elle a vécu.

C’est très proche de mon expérience personnelle. Quand j’étais enfant, certains comportements me semblaient parfaitement normaux. Ce n’est qu’en grandissant que j’ai compris qu’ils ne l’étaient pas. Mais lorsqu’on est enfant, notre normalité est simplement le monde dans lequel on grandit.

Janus Films

Blue Heron est une véritable expérience sensorielle. Dans le film, la nature est très importante : les paysages, la mer, les animaux... La saison également. L'histoire se passe en été et cela joue un rôle très particulier dans le récit. Pourquoi ?

J’adore les films d’été. D’ailleurs, beaucoup de mes films français préférés sont des films d'été. J’aime le contraste entre un environnement magnifique et une réalité plus dure : une critique sociale, une tension familiale, quelque chose de douloureux caché derrière la beauté des paysages. L’été véhicule naturellement une forme de positivité. Mettre cela en contraste avec des expériences plus sombres crée une tension visuelle très intéressante.

J’ai grandi sur l’île où le film a été tourné, sur l’île de Vancouver, près de Nanaimo, en Colombie-Britannique. C’est un endroit magnifique, mais il existe aussi de nombreux problèmes sociaux : pauvreté, dépendances, isolement. Les paysages sont si beaux que beaucoup de gens oublient que ces réalités existent. Je voulais que le film reflète ce contraste.

Dans le film, je m’inspire souvent d’éléments réels que je transforme ensuite par la fiction.

Le personnage de Jeremy, le frère, est central. Or, il n'a presque pas de dialogue dans le film et sa présence est quasi fantomatique. Puis il y a cette lettre, écrite par un ancien camarade à lui, qui permet d'en apprendre plus sur qui il était vraiment.

Le film ne le traite ni comme un méchant ni comme quelqu’un responsable de tout ce qui arrive. Je voulais montrer que chaque personne possède de multiples facettes.

Quand on est enfant dans ce type de dynamique familiale, on entend souvent parler de son frère à travers le regard des adultes. Il était donc important que le film se termine sur le point de vue d’un pair, quelqu’un qui l’a connu lorsqu’il était enfant. Je voulais que le spectateur termine le film avec une vision plus nuancée de lui.

Il y a également ces cartes qu'il dessine lui-même et qui apparaissent très souvent dans le film.

Oui. Ces cartes sont réelles. Elles appartiennent à mon frère. Dans le film, je m’inspire souvent d’éléments réels que je transforme ensuite par la fiction. Mais les cartes étaient trop riches symboliquement pour être modifiées. Elles représentent des villes totalement imaginaires. Tous les thèmes du film s’y retrouvent d’une certaine manière.

Blue Heron, comme tout votre travail précédemment, s'inspire de votre vécu. Voyez-vous le cinéma comme un outil thérapeutique ?

Je pense qu’il existe un potentiel thérapeutique dans le cinéma, mais j’y crois moins qu’avant. Ce qui est réellement thérapeutique, c’est l’obligation de regarder quelque chose en face. Faire un film vous oblige à examiner un sujet difficile sous tous les angles possibles.

Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 19 avril 2026

Blue Heron est actuellement au cinéma

FBwhatsapp facebook Tweet
Sur le même sujet