Quand la peur transforme un village en véritable champ de bataille
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Deux villages, une vieille rivalité et une paranoïa grandissante… Salvation transforme un drame turc en thriller politique glaçant, dont la portée dépasse largement les frontières de la Turquie. Un film saisissant à découvrir aujourd’hui en salle.

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Deux villages turcs, l’un à flanc de montagne, l’autre dans la plaine. Perché sur les hauteurs, celui des Hazeran a autrefois accepté de collaborer avec l’État en formant une milice chargée de combattre la révolution kurde « terroriste ». Dans la plaine, le clan Bezari, qui a refusé cette alliance, a été contraint à l’exil. Mais le voici désormais de retour, ravivant les tensions entre les deux communautés. Tandis que le chef spirituel des Hazeran, Cheikh Ferit, prêche la coexistence, son frère Mesut est rongé par la méfiance. Persuadé que ses rêves cauchemardesques sont des révélations divines, il se convainc bientôt qu’une menace plane sur les siens…

Salvation
Salvation
Sortie : 2 septembre 2026 | 2h 00min
De Emin Alper
Avec Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman
Presse
3,3
Spectateurs
3,3
Séances (187)

Un drame turc qui résonne bien au-delà des frontières

Salvation s’enracine dans une réalité historique et politique intimement liée à la Turquie, pays d’origine de son réalisateur, Emin Alper. Depuis près de quarante ans, le pays est marqué par un conflit sanglant opposant l’armée turque aux insurgés kurdes. Dans les zones rurales, et notamment dans les régions montagneuses difficiles d’accès, l’armée a pu rencontrer d’importantes difficultés à contrôler le territoire. Elle a donc progressivement recruté des villageois opposés au Parti des travailleurs du Kurdistan pour qu’ils deviennent des forces auxiliaires et participent aux opérations militaires. Des milliers de civils ont ainsi été armés jusqu’à former une force devenue difficile à contrôler.

En 2009, un groupe de gardiens de village a fait irruption lors d’une cérémonie de mariage dans un village kurde et a massacré 44 habitants. Profondément bouleversé par ce drame, Emin Alper a voulu en faire le point de départ de son nouveau film, Salvation. Mais plutôt que de livrer une reconstitution fidèle, le cinéaste choisit de sonder les mécanismes qui peuvent conduire une communauté à basculer dans la folie : « Je voulais simplement prendre cet événement comme point de départ et construire une sorte de laboratoire psychologique dans lequel je pourrais observer comment la peur, la paranoïa et les luttes de pouvoir peuvent conduire une petite communauté au bord de la folie. »

Une réflexion qui dépasse rapidement le seul contexte turc et fait écho à des phénomènes observables dans de nombreuses sociétés contemporaines. « Ce qui m’a convaincu de le faire, c’est que non seulement mon pays, mais aussi de nombreux autres dans le monde, y compris les États-Unis, sont en train de devenir des sociétés génocidaires. »

Dulac

Le film tente alors de montrer comment, dans un climat de peur et de méfiance, un groupe peut finir par en désigner un autre comme responsable de tous ses maux. Une mécanique qui peut prendre différentes formes selon les époques et les sociétés comme le rappelle le cinéaste : « Tantôt il s’agit des immigrés, tantôt des personnes LGBT+, tantôt des opposants politiques. En faisant de l’élimination physique des individus une menace bien réelle, ce mécanisme de désignation de bouc émissaire est devenu endémique à l’échelle mondiale et rend notre époque extrêmement dangereuse ».

Une portée universelle que le réalisateur tient justement à préserver, au-delà des frontières et du contexte dans lequel son récit prend naissance : « La chose que je redoute le plus serait que le public considère ces récits comme exclusivement turcs. »

La violence sous un nouvel angle : comprendre plutôt que montrer

Plutôt que de s’attarder sur les conséquences de la violence, omniprésente dans l’actualité, Emin Alper choisit dans Salvation de remonter à sa source. En faisant de ce village le théâtre d’une escalade de tensions, le film s'attarde sur les mécanismes psychologiques, individuels comme collectifs, qui permettent à un groupe de justifier moralement ses actes les plus terribles. Car, comme ce dernier le souligne, la violence ne surgit jamais sans raison aux yeux de ceux qui la commettent :

« Aucun individu, aucune communauté ne se considère comme mauvaise. Le mal s’accompagne toujours de sa justification morale. Cela peut être, par exemple, la légitime défense ou un raisonnement du type : “nous devons le faire avant qu’ils ne le fassent”. Cela peut aussi relever d’une mission apparemment transcendantale : “c’est la volonté de Dieu”. »

Dulac

Pour traduire à l’image cette autopersuasion, le film accorde une place essentielle aux rêves, aux visions et aux cauchemars de ses personnages. Nourris par les traditions mystiques, les villageois les perçoivent comme des signes et des messages surnaturels. Lorsqu’ils commencent à croire qu’ils seront attaqués par le village d’en bas parce que certains d’entre eux l’ont rêvé, la frontière entre intuition, croyance et réalité se brouille progressivement. Les rêves deviennent alors le reflet d’une paranoïa qui gagne peu à peu toute la communauté.

Cette plongée dans la psyché des personnages permet à Emin Alper de sonder ce qu’il y a de plus sombre dans la nature humaine, ambition qui irrigue toute son oeuvre : « J’ai toujours voulu raconter des histoires qui m’ont profondément bouleversé et qui traitent de la folie humaine et de catastrophes produites par certaines faiblesses propres à notre espèce. » Avec cette double casquette d’historien de formation et de réalisateur, il s’est imposé comme l’une des figures majeures du cinéma turc contemporain.

Dans Salvation, il ne cherche donc pas simplement à montrer la violence, mais à comprendre ce qui la rend possible. Une démarche qui dépasse largement le cadre de son récit et dote le film d’une mission humaniste : « Il nous faut parler des causes. Ce n’est pas seulement intéressant sur le plan artistique ou intellectuel : c’est une nécessité si nous voulons rendre le monde meilleur. »

Un cinéma de genre audacieux porté par une mise en scène saisissante

Interprété magistralement par plusieurs grands noms du cinéma turc – Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman et Naz Göktan –, Salvation séduit également par une mise en scène particulièrement inventive. Pour recréer la paranoïa qui gagne progressivement le village du haut et transforme ce microcosme en véritable champ de bataille, Emin Alper mêle plusieurs genres : western, fantastique et film de siège. Des codes qui lui permettent de traduire visuellement la peur et la confusion de ses personnages.

Dulac

Il explique : « Puisque je travaille souvent sur la peur, la paranoïa et la manière dont ces sentiments peuvent rendre folles de petites sociétés, les conventions du genre servent parfaitement mes ambitions politiques. Lorsque l’on commence à voir le danger partout, lorsque l’on sombre dans le délire, ces éléments de genre permettent de recréer la psychologie des personnages. »

Le fantastique s’immisce notamment dans les rêves et les visions de Mesut, qui entend des voix et se laisse gagner par des croyances inquiétantes, comme ces légendes qui présentent les jumeaux comme diaboliques. À l’inverse, les scènes de guérilla empruntent au film de siège : perchés l’un au-dessus de l’autre, les deux villages deviennent deux territoires ennemis qui s’observent et s’affrontent. Les habitations en pierre, toutes semblables, forment quant à elles un véritable labyrinthe propice aux courses-poursuites et aux embuscades.

Dulac

Cette atmosphère est renforcée par un travail particulièrement soigné sur la lumière naturelle : la nuit, les flammes et les torches deviennent les seules sources de lumière, faisant surgir les silhouettes de l’obscurité et accentuant la tension. Une ambiance encore sublimée par la partition à la fois entraînante et inquiétante du compositeur néerlandais Christiaan Verbeek, notamment connu pour Helium, Buladó et Deux procureurs. Avec Salvation, Emin Alper signe ainsi un film de genre aussi immersif que politique, où chaque choix de mise en scène participe à faire monter la peur.

Et si le plus inquiétant dans Salvation était justement que cette histoire ne soit pas propre à la Turquie ? Sous ses airs de récit local, le film d’Emin Alper s’impose comme une fable politique universelle sur la peur, la violence et la folie collective. Un film saisissant, à découvrir cette semaine au cinéma.

Élise Gries-Braun
Élise Gries-Braun
-Rédactrice ciné-séries
Apaisée à la seule vue de la cassette de Mary Poppins et au déhanché de John Travolta, Élise passe allègrement de la chanson aux larmes, avec une préférence pour les comédies dramatiques françaises et les films indépendants d'ici ou d'ailleurs.