De quoi ça parle ?
Après une dispute sans importance, Marta et Antonio se séparent. Lui, chef en pleine ascension, se réfugie derrière ses fourneaux. Elle, dans son silence, commence à ressentir quelque chose de plus que de la tristesse : elle a perdu l'appétit.
Quand elle découvre ce que son corps lui dit vraiment, tout prend un tour inattendu : la nourriture a meilleur goût, la musique la touche comme jamais, et le désir réveille en elle l'envie de vivre sans peur.
Trois adieux réunit le tandem italien Alba Rohrwacher et Elio Germano dans un film très cosmopolite car on y croise aussi la française Galatea Belluggi, l’espagnol Francesco Carril ou encore la britannique Sarita Choudhury.
Il est mis en scène par la francophile Isabel Coixet qui a récemment tourné la série française Quelqu’un devrait interdire les dimanches pour Arte.
AlloCiné a eu l'opportunité de s'entretenir avec Isabel Coixet et l'actrice Alba Rohrwacher.
Lorsqu'on découvre Trois Adieux, on ressent quelque de très intime et personnel. On dit d'ailleurs que ce qui est intime devient universel. Le film est très touchant dans sa façon de s'emparer du sujet de la maladie. C'est l'adaptation d'un livre, alors comment vous l'êtes-vous approprié pour qu'il y ait cette sensation très personnelle ?
Isabel Coixet : C'est pour cela que j'avais beaucoup hésité avant de dire oui à l'écriture et à la réalisation du film. Je savais que c'était l'histoire autobiographique de cette autrice, Michela Murgia, peu connue en France ou en Espagne.
Ce n'est pas seulement une autrice : c'est quelqu'un qu'on compare parfois à Pasolini pour son engagement politique et pour les idées qu'elle a transmises. Lorsqu'elle a été malade, elle a parlé très ouvertement à la télévision en disant qu'il lui restait trois mois à vivre.
Comme j'avais fait il y a vingt ans un film qui s'appelle Ma vie sans moi, j'ai beaucoup hésité avant de dire oui. C'était aussi à Rome. Quel regard porter sur Rome ? Je connais très bien cette ville, mais je n'y ai jamais vécu. Il y a toute cette iconographie fellinienne... J'avais beaucoup de doutes avant de me dire : « OK, je m'engage et j'irai au fond. »
"Martha est un personnage très complexe. Certains la trouvent même antipathique"
Une autre raison d'hésiter était le personnage de Martha. C'est un personnage très complexe. Ce n'est pas une femme qu'on qualifie d'emblée de sympathique, avec cette obligation sociétale pour toutes les femmes d'être sympathiques. Il y a des gens qui la trouvent même antipathique. Cette espèce d'obligation d'être sympathique, j'en ai marre !
Et pourtant, pour moi, il y avait seulement une actrice qui pouvait jouer Martha : Alba Rohrwacher. J'avais vu presque tous ses films, ceux qu'elle avait faits en Italie comme en France. Chaque fois que je la voyais, je me disais que je voulais travailler avec elle. Quand j'ai lu les trois nouvelles que nous avons choisies dans le livre qui en compte quatorze, je me suis dit : « C'est elle. Si elle dit oui, je veux l'avoir en tête au moment d'écrire. »
"Si elle dit oui, je veux l'avoir en tête au moment d'écrire."
Je savais qu'elle pouvait transmettre tout cela : la distance avec les gens, cette manière de ne pas faire les choses qu'elle ne veut pas faire. Je la voyais à bicyclette, roulant très vite dans les rues de Rome — ce qui est plus rare qu'à Paris ou Barcelone.
Avant de dire oui à tout, je voulais la voir. Je l'ai rencontrée et je lui ai raconté le film que j'avais en tête. Elle a dit oui et m'a donné sa confiance. Nous sommes dans une synergie très forte pour parler de choses qui, superficiellement, ne semblent pas très importantes, mais qu'on rencontre dans la vie de tous les jours. Quand elle a dit oui, j'ai su que je pouvais faire le film.
Comment avez-vous travaillé avec Alba Rohrwacher pour préparer le rôle ? C'est un personnage très intériorisé.
Isabel Coixet : Pour moi, il y avait une question fondamentale que je lui ai dite : « Je veux que ce personnage commence dans l'obscurité, et que le trajet à travers cette maladie vers la mort soit plein de lumière. » Mon idée était que même les couleurs autour d'elle, son pull, sa vie, tout commence à prendre vie au moment où elle sait que la mort est proche...
Nous avons commencé par cela, puis par cette manière d'aborder le lien avec la nourriture — qui est importante —, et la manière de s'ouvrir aux autres. (...)
Alba Rohrwacher : Quand j'ai rencontré Isabel, elle m'avait envoyé une note d'intention incroyable d'environ quatre pages, vraiment émouvante. Nous nous sommes rencontrées, le courant est tout de suite passé et nous sommes parties pour ce voyage ensemble. C'était très beau de le faire avec elle, même si ce n'était pas un voyage simple par rapport au sujet. C'était un voyage complexe et lourd, car le personnage traverse quelque chose de très lourd.
"Si je dois penser à quelque chose qui m'a inspirée, je dirais E.T. de Steven Spielberg."
Isabel m'a aidée à porter ce poids et à le gérer. C'est pour cela que le film fonctionne bien : il n'est pas lourd, mais on sent que le personnage est honnête avec ce qui lui arrive. Ce n'est pas une façon de fuir les problèmes, mais de les raconter à travers un équilibre qu'elle a choisi dans le cadre, la mise en scène et la relation avec moi.
On m'a demandé aujourd'hui si j'avais une référence ou un film qui m'avait inspirée pour le rôle de Martha. Si je dois penser à quelque chose qui m'a inspirée, je dirais E.T. de Steven Spielberg.
Dans la deuxième partie du film, Martha est comme lui : quelqu'un qui se détache de notre planète et qui, pour cette raison, est capable de la regarder avec des yeux nouveaux, avec curiosité, empathie et humour. Nous avions choisi cette veste rouge pour le personnage, et quand j'étais sur le vélo, je pensais à Elliott. Philosophiquement, quelqu'un qui est dans cet état arrive vraiment à toucher l'essentiel.
Isabel, j'ai l'impression que toute votre carrière est cosmopolite. Vous changez régulièrement de pays et de langue...
Isabel Coixet : Ce n'était pas quelque chose de cherché ni de planifié. C'est venu comme ça. J'adore lire dans d'autres langues et apprendre d'autres langues. Dans le monde entier, les tournages ont la même structure : ce n'est pas si difficile d'aller tourner dans un autre pays parce que le schéma reste toujours le même. Ce côté cosmopolite fait partie de ma vie.
Alba, j'aimerais évoquer avec vous votre rapport à la France, car vous y tournez de plus en plus de films. On vous rencontre aujourd'hui à Paris, dans ce lieu très typique qui rappelle le Paris des touristes. Vous avez récemment tourné de nouveau avec Stéphane Brizé, mais aussi avec Arnaud Desplechin il y a quelques années. Et ce film, Trois Adieux, est très cosmopolite, avec de nombreuses langues. Comment cela vous nourrit-il de passer d'une langue à l'autre dans votre carrière ?
Alba Rohrwacher : Ce n'était pas vraiment calculé. Je ne me suis pas dit un jour : « Je me déplace et je viens ici. » Cela s'est fait au fil des rencontres. Il y a beaucoup d'années, j'ai rencontré Arnaud Desplechin. Il m'avait appelée parce qu'il avait vu ce que j'avais fait, et j'ai passé le casting avec lui en anglais, car je ne parlais pas du tout français. Après, j'ai fait le film de Chloé Mazlo (Sous le ciel d'Alice), car elle avait écrit le film en pensant à moi. Je parlais français comme ci, comme ça.
Ensuite, Stéphane Brizé est arrivé et nous avons fait ensemble Hors-saison. C'est là que j'ai commencé à parler un peu plus français. Je ne parlais pas très bien, mais Stéphane m'a dit : « J'ai un autre film pour toi, mais il faut que tu progresses en français. » Avant le dernier film de Stéphane, j'ai donc étudié encore plus.
"Le cinéma français est arrivé dans ma vie et j'en suis très contente."
Maintenant, j'adore tourner ici et j'adore le cinéma français. C'est arrivé dans ma vie et j'en suis très contente. Pour moi, le cinéma dépasse les frontières entre l'Italie et la France : j'adore le cinéma tout court.
Je pense que nous parlons la même langue et qu'il n'y a pas de périmètres. Si quelqu'un arrive de l'autre côté du monde avec une histoire qu'il est juste que je raconte avec cette personne, nous allons trouver le langage adéquat pour l'exprimer.
Au-delà de la langue, c'est vraiment la connexion avec les gens.
Alba Rohrwacher : Oui, c'est ça. Bien sûr, avec un réalisateur ou une réalisatrice, il s'agit de traverser une histoire ensemble. Que ce soit ici, en Italie ou ailleurs, il faut vraiment comprendre ensemble si c'est juste de le faire et si l'on peut apporter quelque chose. C'est plutôt la compatibilité artistique, humaine qui compte pour moi. Le cinéma n'est pas lié à un territoire.
"Il m'a dit que c'était la première fois qu'il pleurait depuis trente ans."
Vous avez eu l'occasion de présenter Trois adieux en festival. Quelle est la réaction qui est revenue le plus souvent de la part du public ?
Isabel Coixet : C'est incroyable. Nous avons fait des projections en Italie, en Espagne, au Canada, aux États-Unis à New York, ainsi qu'aux festivals de Rochefort et de La Rochelle. La manière dont le public a reçu ce film est similaire partout : une grande profondeur d'émotion.
L'autre jour à La Rochelle, un homme est venu me voir pour parler et a fini par pleurer. Il m'a dit que c'était la première fois qu'il pleurait depuis trente ans. Je l'ai embrassé et il est parti : c'était un très beau moment. On voit qu'il y a un réel besoin de ressentir des choses essentielles. On râle sur la chaleur, sur le gouvernement, sur la corruption, mais parfois on passe à côté des choses de la vie qui constituent notre existence.
"Ce film s'interroge sur ce que signifie être vivant"
Ce film s'interroge sur ce que signifie être vivant. Ce matin encore, j'ai reçu des messages sur Instagram de gens qui ont vu le film et qui me racontaient des choses très personnelles sur la maladie de leur proche.
Je sais que le film fait ressortir des choses intenses, mais c'est aussi une caresse. Une manière de dire : « Tu n'es pas seul. » Nous sommes tous dans le même bateau, même si c'est parfois difficile d'en parler. C'est l'une des raisons pour lesquelles je fais des films.
Alba Rohrwacher : C'est un film qui parle vraiment au monde entier. En Italie, il a très bien marché parce qu'il est très émouvant, sans être lourd. Il y a une forme de catharsis à la fin : il donne une clé philosophique, l'envie de parler, d'embrasser la vie et de se sentir vivant.
Propos recueillis par Brigitte Baronnet à Paris, le 3 juillet 2026