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Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.
Une adaptation au plus près de la sensibilité d’Annie Ernaux
Ce qui frappe d’emblée dans Mémoire de fille, c’est le profond respect avec lequel la réalisatrice Judith Godrèche s’empare du récit autobiographique d’Annie Ernaux. Lieux, décors, tenues, musiques d’époque… Tout concourt à nous plonger dans l’été 1958, au plus près d’Annie. Comme à la lecture du livre, on partage ses émotions contradictoires : la gêne, le malaise et l’incompréhension, mais aussi l’excitation et la naïveté d’une jeune fille qui s’apprête à vivre son premier été loin de chez elle. Engagée comme monitrice dans une colonie de vacances, Annie s’apprête surtout à vivre sa première expérience sexuelle.
Cette fidélité est le fruit d’un long travail mené main dans la main avec l’écrivaine, prix Nobel de littérature en 2022. Après une première rencontre, la cinéaste a progressivement noué un lien étroit avec Annie Ernaux. Échanges, discussions et relectures quasi quotidiennes ont accompagné l’écriture du scénario, permettant à la réalisatrice de s’imprégner pleinement du personnage d’Annie : “Je prenais beaucoup de notes : toutes les musiques qu’elle écoutait, la liste des chansons paillardes qu’elle ne connaissait pas à l’époque, ses lectures, ses amies (...) En parallèle, je relisais toute son œuvre, écoutais toutes les émissions de radio, les interviews”, raconte-t-elle. Une méthode immersive qui a particulièrement convaincue l’écrivaine : “Après avoir lu le scénario, j’avais écrit à Judith Godrèche que j’avais trouvé en celui-ci une fidélité intérieure”.
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Mais c’est en adoptant pleinement le point de vue d’Annie que la cinéaste donne au récit toute sa portée. Un parti pris qui se retrouve notamment dans la manière dont elle filme ses relations sexuelles brutales. Loin de tout voyeurisme, la caméra reste au plus près de son expérience, sans jamais adopter le regard de son partenaire surnommé “H”. Annie fixe une ampoule, comme si son esprit cherchait à s’échapper de ce qu’elle est en train de vivre. Comme dans le texte originel, Judith Godrèche cherche à faire ressentir au spectateur ce que vit Annie au moment où elle le vit : “J’ai énormément travaillé là-dessus en amont, pour qu’elle ne soit jamais perçue à travers le regard de H. J’ai réfléchi à un découpage qui exclut toute érotisation”.
Un film qui explore les violences et les rapports de domination
Réalisatrice, actrice, autrice, scénariste mais aussi militante féministe, Judith Godrèche poursuit depuis plusieurs années une réflexion sur les violences sexuelles et sexistes. En 2024, elle écrit et réalise Moi aussi, présenté en ouverture d’Un Certain Regard au Festival de Cannes, dans lequel elle donne une place aux témoignages de personnes victimes de violences sexuelles. Avec Mémoire de fille, son regard rencontre celui d’Annie Ernaux pour raconter, à travers le souvenir d’un été 1958, l’entrée brutale d’une jeune fille dans la sexualité.
Avide de liberté mais encore désarmée face au monde qui s’ouvre à elle, Annie découvre les premiers émois amoureux, le désir d’appartenir à un groupe et, dans la stupeur, une première expérience sexuelle violente. À travers son regard, le film explore plus largement la construction de soi, le rapport au corps et à la nourriture, mais aussi le vaginisme, l’aménorrhée ou la boulimie, des sujets dont les deux femmes montrent la place – souvent invisibilisés – dans la construction d’une jeune femme. Le film donne également à voir une autre violence : celle du rejet social. Issue d’une famille modeste d’épiciers catholiques dans un petit village de Normandie, Annie se retrouve confrontée, dès son arrivée à la colonie, à des jeunes femmes issues de milieux plus favorisés, qui ont déjà leurs codes, leurs habitudes et leurs expériences. Elle découvre alors, en même temps que sa sexualité, la difficulté de trouver sa place parmi les autres.
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Mais Mémoire de fille s’attache surtout à montrer les mécanismes de domination qui entourent Annie. Dans la colonie, H règne sur les autres moniteurs et sa validation sociale devient essentielle pour ceux qui cherchent eux aussi à trouver leur place. Judith Godrèche explique : “Si ce rapport aux femmes, et entre femmes, est si dur, c’est parce qu’il est lié au patriarcat, singulièrement à cette époque. Ce système ne vous permet d’exister que si vous êtes validée par les plus forts, les plus puissants…”
À l’heure où une femme sur deux a déjà subi une violence sexuelle en France, Mémoire de fille pose une question essentielle : comment mettre des mots sur une violence lorsque, au moment où elle est vécue, on ne possède pas encore les mots pour la nommer ? Le terme « viol » n’est ainsi jamais prononcé par les personnages. Annie, qui n’a rien connu d’autre, ne mesure pas encore l’anormalité de ce qu’elle vit. Le film épouse cette incompréhension plutôt que de la corriger, laissant au spectateur la possibilité de mesurer, avec elle, la violence de ce qui s’est joué. Un chemin qui fait écho à celui d’Annie Ernaux elle-même, qui a longtemps refusé d’employer ce terme avant de pouvoir finalement dire en 2022 seulement : « Quand vous prononcez ces mots, maintenant j’en vois l’ampleur, l’ampleur de la violence, l’inadmissible. Vous avez raison et maintenant, j’ai raison de dire viol ».
Un geste cinématographique pour faire de l’intime un récit universel
Plus qu’un récit autobiographique, l’œuvre d’Annie Ernaux devient, grâce au regard de Judith Godrèche et à son adaptation cinématographique, le portrait d’une époque, d’un milieu social et d’une jeune femme confrontée à la violence. Annie Ernaux résume elle-même ce déplacement lorsqu’elle décrit le film comme “la mise au jour par des mots de ce qui a bouleversé ma vie à 18 ans et en même temps est devenu, grâce au film, quelque chose de plus vaste, général, une histoire, une mémoire de fille”.
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L’utilisation intermittente de la voix off, présente tout au long du film, constitue également un choix de mise en scène fort. D’abord portée par Annie, l’écrivaine de 70 ans qui ouvre le récit, elle est ensuite relayée par celle d’Annie, âgée de 17 ans et demi, avant de passer de l’une à l’autre. Un dialogue entre le présent et le passé, entre celle qui se souvient et celle qui a vécu, rendu possible par le cinéma. Avec ce choix, la réalisatrice “tente de reproduire le geste initial d’Annie. Rejoindre celle qu’on était pour pouvoir avancer.”
Pour élargir cette histoire, la réalisatrice s’est emparée de personnages à peine esquissés dans le roman et a choisi de leur donner une véritable épaisseur. “L’idée était de partir de ces silhouettes et de les développer afin de leur apporter de la densité, tout en créant des liens d’affect qui n’existent pas dans le livre.” Claudine, notamment, permet ainsi d’aborder l’homophobie dont sont victimes les femmes, tandis que d’autres trajectoires, comme l’amie d’enfance d’Annie qui choisit de fonder une famille plutôt que de faire des études, viennent enrichir le portrait de cette société de 1958.
Cette volonté de faire du film un récit plus large se retrouve également dans le choix du casting. Judith Godrèche a réuni des actrices racisées, assumant la présence de visages qui ne correspondent pas nécessairement à la représentation de la France de 1958. Un choix qu’elle revendique pleinement : “Même si le film se passe en 1958, il était important pour moi de travailler avec des actrices racisées et d’assumer ces anachronismes. Réaliser Mémoire de fille est un geste féministe et aujourd’hui la lutte féministe ne peut se penser sans antiracisme”.
Fidèle à l’esprit d’Annie Ernaux tout en s’autorisant ses propres choix de cinéma, Judith Godrèche fait résonner dans Mémoire de fille une histoire singulière, bien au-delà de celle qu’elle a vécue. Une adaptation sensible et engagée à découvrir cette semaine au cinéma.