ATTENTION - L'article ci-dessous contient des spoilers sur "Digger", dans la mesure où il revient sur sa structure surprenante et des éléments qui ont été cachés pendant la promotion. Veuillez donc passer votre chemin si vous ne l'avez pas encore vu.
Comment peut-on décrire un film tel que Digger ? En restant proche de son synopsis officiel, qui parle de l'un des hommes les plus riches du monde contraint d'agir pour empêcher la destruction du monde dont il est l'un des principaux responsables ? En précisant que ce bout de l'histoire n'est que la partie émergée de l'iceberg qu'est le nouveau long métrage signé Alejandro Gonzalez Inarritu ? Ou en spoilant carrément ce qui constitue sa plus grosse surprise, ce que nous nous apprêtons à faire, pour mieux laisser le metteur en scène parler ?
Au tiers de son récit, Digger bascule donc. Comme cet arbre qui s'effondre sous les yeux des personnages joués par Tom Cruise et John Goodman, avant qu'un homme ne sorte du sol pour le remettre en place : ce que nous avons vu auparavant n'était en réalité que la répétition d'une pièce de théâtre racontant l'effondrement du monde d'avant sous forme de satire, comme une autre interruption nous le précisera, avant ce final qui nous offre un aperçu du quotidien morose et angoissant des acteurs de la pièce et de ses spectateurs, qui ont pu s'en échapper pendant un bout de temps.
Si l'on pouvait imaginer, au moment de l'annonce du projet et en schématisant grossièrement, que Digger serait le Birdman de Tom Cruise, nous ne pensions pas si bien dire. Car la star joue ici deux rôles : le Digger du titre, magnat du pétrole coupable du forage de trop, et Curtis Markson, son interprète sur scène, qui s'exprime de façon moins outrancière et grimaçante en-dehors de planches alors qu'il est à la recherche de sa fille portée disparue, et n'est pas toujours d'accord avec la metteuse en scène (Sophie Wilde) sur le ton à donner à l'ensemble.
"Digger se rapporte à la réalité et le fiction, et au parallèle entre les deux"
On imagine même que Curtis va enlever son masque à la fin pour révéler un film plus proche de celui de Tom Cruise, mais non. Et il y a plusieurs manières d'interpréter cet aspect du film : il peut aussi bien s'agir d'une vision de l'art (cinéma, théâtre...) comme refuge en des temps sombres ou d'une réflexion sur l'investissement d'un comédien dans un projet, par rapport à ses valeurs notamment, ce qui ferait d'autant plus sens dans un long métrage qui critiques aussi ouvertement l'Amérique d'aujourd'hui (John Goodman en Président grimaçant et colérique avec sa cravate rouge ne fait que le souligner), de la part d'un cinéaste mexicain avec l'un des visages les plus emblématiques d'Hollywood, donc des États-Unis, devant sa caméra.
Ce n'est pourtant pas ce qu'Alejandro Gonzalez Inarritu met en avant lorsque nous l'interrogeons sur le sujet : "Pour moi, cela se rapporte à la réalité et le fiction, et au parallèle entre les deux", nous dit-il. "La fiction, ou plutôt l'art, nous offre la possibilité de représenter la réalité. Qu'il s'agisse d'un roman, d'un film, d'une peinture ou d'une chanson, une oeuvre d'art est une représentation de la réalité. D'un émotion, d'une pensée ou d'un événement. Et il arrive parfois que la représentation paraisse plus réaliste que la réalité qu'elle dépeint, car elle nous permet de vous voir, de nous reconnaître."
"Quand la réalité est trop proche, nous manquons de recul pour la comprendre car elle est trop complexe, alors que sa représentation permet de mieux en percevoir quelque chose. Digger et Curtis incarnent cela : la réalité et sa représentation qu'il tente de comprendre. Il est confus et ne parvient pas à trouver comment raconter cette histoire, ne sait pas si cela doit être drôle et amusant, ou si c'est un drame, une farce, une satire. Ce qui compte au final, c'est que nous faisons partie d'une histoire, et de saisir celle que nous nous racontons. Et navigue entre ces questionnements."
"Tom Cruise incarne les deux facettes qu'il y a en chaque être humain"
Si Digger est un film sur les tourments d'un acteur face au rôle qu'il doit incarner, que dit-il alors de Tom Cruise, qui a pris l'habitude de se raconter au travers de ses longs métrages tout au long de sa carrière ? "Je pense que nous avons tous un peu de Digger en nous", répond le réalisateur en riant. "Nous avons tous ces histoires que nous voulons raconter à propos de nous-mêmes. Nous voulons justifier notre ambition, notre idéologie, nos points de vue ou notre vérité. Mais nous avons tendance à confondre la vérité et la réalité, qui sont deux choses distinctes : la réalité n'a rien à foutre de la vérité, alors que celle-ci est une émotion qui renvoie à notre façon de voir les choses, de grandir, d'être éduqué."
"La réalité est plus complexe. Tom, Digger, vous et moi, nous avons tous cet angle mort et cette certitude que les choses doivent être d'une certaine manière. Et il y a Curtis, l'autre humain, qui est incertain, vulnérable et fragile, et se pose des questions. Tom incarne les deux facettes qu'il y a en chaque être humain." Le tout en portant un masque, élément récurrent de sa filmographie (d'Eyes Wide Shut aux Mission : Impossible) à laquelle il vient d'ajouter un nouveau jalon, où il est question d'interprétation et de la manière dont on peut se saisir d'une histoire et de sa narration.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Londres le 23 septembre 2026