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    Les frères Larrieu : "Le polar, c'est un genre à métaphores"
    14 janv. 2014 à 18:35

    Pour la première fois de leur carrière, Jean-Marie et Arnaud Larrieu s'essaient au polar avec "L'amour est un crime parfait", en salles ce mercredi 15 janvier. S'il s'agit d'un souffle nouveau pour les frères cinéastes, ils y retrouvent la montagne, omniprésente et essentielle à l'atmosphère du film et de leur cinéma, tout comme leur comédien fétiche, Mathieu Amalric. Rencontre avec les deux réalisateurs !

    © Gaumont Distribution

    Dans L'Amour est un crime parfait, les frères Larrieu plongent Mathieu Amalric dans une histoire d'amour teintée de polar et de thriller. Séducteur invétéré, Marc est professeur à l'Université de Lausanne et a l'habitude de fréquenter ses étudiantes. Lorsqu'un jour, sa dernière conquête en date disparaît, les secrets et les questions commencent à s'accumuler, jusqu'au jour où Anna (Maïwenn), la belle-mère de la jeune disparue, vient à la rencontre de Marc...

    Allociné : Pourquoi avoir choisi d'adapter "Incidences" de Philippe Djian ? Qu'avait ce roman de plus que les autres ?

    Jean-Marie Larrieu : Il y a une réalité, c’est qu’après Les derniers jours du monde, c’est comme si on avait épuisé tous nos sujets. Le film traversait tellement de trucs qu’on était un peu à sec. Alors, on a démarré plein de choses…

    Arnaud Larrieu : Mais on n’allait jamais au bout, parce que justement on se disait : pourquoi ça et pas autre chose ? Il y avait un peu un côté "film total" dans Les derniers jours du monde. Et repartir sur autre chose, ça nous semblait toujours un peu mince.

    Comme si vous étiez arrivé au bout d'un certain chemin ?
    A. L. : Moi, j’appelais ça la fin de l’apprentissage. On avait un peu tout embrassé. Alors, repartir sur un "film total" qui embrasse beaucoup de choses, on ne se sentait pas. Le film n’avait pas assez marché financièrement pour que ça puisse être possible aussi. Donc, voilà, le Philippe Djian est tombé au bon moment. On a pas mal lu à cette époque.
    J.M. L. : Mais le Djian, c'est quelqu'un qui nous l’a fait lire.
    A.L. : Pour le dire vite, [c'est un] polar à la montagne ou un thriller à la montagne. On s’est dit qu’on allait aller vers ça. A la fois, ça nous sortait de nous-mêmes avec des personnages assez typés, un peu américains, et en même temps avec des familiarités : mettre la montagne dans le polar, la présence de la neige…

    C’était un peu comme de partir sur un autre cycle dans votre cinéma ou pas du tout ?
    A.L. : Oui, je pense qu’on reviendra à des choses qui peuvent peut-être plus ressembler à ce qu’on a fait avant, mais oui, il y a avait un côté un peu "page vierge", et c’est ça qui nous faisait du bien.

     

    "Il y avait un côté un peu page vierge dans ce projet"

     

    C'est en effet la première fois que vous plongez dans le thriller, dans le polar.
    A.L. : A commencer par ça. Quand je dis polar, c’est un crime. C’est pour ça qu’on aime beaucoup le roman. Au moment où il y a le crime, on ne sait pas vraiment s’il y a eu crime et puis, là où commence l’enquête policière commence en fait une histoire d’amour. Et on suit plutôt l’histoire d’amour que l’enquête policière. C’est assez particulier comme traitement, mais c’est ce qui nous plaisait.

     

    © Gaumont Distribution

     

    En tant que spectateur et en tant que lecteur, est-ce que le polar est un genre qui vous plait ? Ou vous souhaitiez justement l'aborder autrement pour le contourner, étant donné qu'il s'agit tout de même d'un genre rebattu au cinéma et à la télévision ?
    A.L. : On a lu et vu des polars comme tout le monde. On aime les films d’Hitchcock. Alors, à un moment donné, comme on fait du cinéma, on s'est dit qu’un jour on ferait ça.
    J.M.L. : Parce que c’est un genre à métaphores en réalité…
    A.L. : Moi, j’allais dire : c’est un genre poétique (rires).
    J.M.L. : C'est une sorte d’exagération du quotidien… L’identification, elle fonctionne comme ça et c’est très souvent des histoires d’amour d’ailleurs mais où tout est exagéré. Sur qui est qui, qui dit la vérité, qui cache quoi ? Ca pourrait être des scénarios très quotidiens sauf qu’il y a des meurtres, des disparitions, des enquêtes, de la traque…
    A.L. : C’est un peu onirique. C’est cette version-là du polar qui nous intéressait. On pourrait dire qu'il y a la version sèche, nerveuse, violente…
    J.M.L. : Virile. Le polar à la française est plutôt viril. C'est des vieux briscards un peu alcooliques. Nous, la série est sur le toit d'en face...

     

    La violence est quasiment absente du film mais lorsqu'elle vient finalement, elle est particulière et créé de la surprise avec, en plus, un petit côté fantastique. On ne sait pas trop s'il se passe bien ce qu'il est en train de se passer. Comment avez-vous créé ces effets-là ?

    J.M.L. : C'est le scénario qui porte beaucoup ça. Comme on est tout le temps avec lui et que lui-même a des blancs sur ce qu'il fait, tout ce qu'il découvre, lui-même se demande d'où ça sort. Ca veut dire que le film fonctionne un peu si le spectateur lui-même se demande d'où ça sort et se récupère très vite car en réalité, on est avec lui. On sait que lorsqu'on n'est pas avec lui, il se passe des choses.

    A.L. : Maintenant, on est prêt aussi à accepter le mystère car on n'en sait pas plus que lui.

    J.M.L. : Ah oui, il peut être totalement manipulé.

    A.L. : On aime bien que différentes hypothèses planent, il y a quelque chose d'onirique qu'on aime bien aussi. Mais, c'est compliqué de parler de ce film, parce qu'on doit toujours être vague parce que sinon on dévoile des choses...

     

    D'ailleurs, étant donné qu'on le suit presque partout, on a tendance à parfois oublier l'aspect criminel du film.

    A.L. : C'est-à-dire qu'on fait exactement comme lui. Le roman donnait plus de clés d'ailleurs et, là, dans le film, peut-être que le mystère est plus épais. Parce qu'effectivement on oublie. Nous ce qui nous intéresse, c'est l'histoire d'amour, alors que depuis le début, il y a crime.

     

    © Gaumont Distribution

     

     

    "On va finir par dire la vérité sur les tournages en montagne : c'est qu'on aime bien y aller !"

     

    Pour vous, le film marque encore un tournage à la montagne, mais cette fois-ci en Suisse. Pourquoi y retourner tout le temps ?

    A.L. : Dans la fiction, c'est la Suisse mais il y a une partie qu'on a tournée dans les Alpes françaises.

    J.M.L. : On va finir par dire la vérité sur les tournages en montagne : c'est qu'on aime bien y aller (rires)

    A.L. : C'est notre seule manière d'y revenir.

    J.M.L. : Je ne sais pas si on pourrait écrire un film entièrement dans le métro. Bien qu'on le prenne. La vie d'un tournage, c'est quand même de la vie et de se dire que, tous les jours, on va descendre dans un tunnel... Même si le métro est passionnant. Je crois qu'on va à la montagne parce qu'on aime bien être à la montagne (rires).

    A.L. : Et on aime bien plonger à la fois la réalité des gens, des acteurs et du cinéma en général dans des réalités qui les dépassent, qui font que le cinéma est une petite chose. Et c'est dans le film aussi : les personnages sont dépassés par l'architecture, par les paysages... Ca casse la psychologie, là aussi ça revient à quelque chose de plus onirique, de plus fantastique.

     

    Mais, la montagne continue de vous inspirer ? C'est parce qu'elle est toujours nouvelle et changeante tout comme la lumière ?

    J.M. L. : Oui c'est ça, parce qu'elle est comme ça. Ce n'est jamais pareil. Il y a des gens que ça panique complètement la lumière naturelle, les décors naturels : comment ça va être demain, qu'est-ce qu'on va filmer ?

    A.L. : Nous, on sait qu'on sera de toute façon inspirés, quoi qu'il arrive on retournera avec ce qu'il y aura.

     

    Vous avez confiance en fait.

    A.L. : Ah oui, totalement. Alors qu'à la limite, une chambre qu'on met des heures à éclairer, on a peur de ne pas être inspirés.

    © Gaumont Distribution


    Est-il vrai que la scène dans laquelle Mathieu Amalric sort fumer dehors et que la neige est presque fantasmatique, n'était pas prévue ?

    J.M.L. : Oui, c'est de la vraie neige dans cette scène-là.

    A.L. : En fait, on a cassé la scène qu'on était en train de faire. On était à l'intérieur et on s'est dit qu'on allait sortir puisqu'il neigeait. Et puis, on l'a faite éclairer. On ne voulait pas que ce soit réaliste On a dit au chef-opérateur : "Braque les éclairages sur la neige". Du coup, ça créé un effet fantastique.

     

    Le film joue également beaucoup sur la chaleur. On ne sent pas toujours le froid alors que la neige nous entoure...

    J.M.L. : Le chaud et le froid, on y pensait, oui. Les trajets en voiture restent un peu frais.

     

    Et la nuit l'est aussi...

    J.M.L. : Oui, les nuits sont fraîches (rires). Quand il part marcher seul...

    A.L. : On a travaillé les contrastes. On avait cette idée des contrastes de la neige et de la transparence.

     

    "Mathieu Amalric est l'animal dans le plan"

     

    Pourquoi avoir encore choisi Mathieu Amalric pour le rôle. Quelqu'un d'autre aurait-il pu le jouer ?

    A.L. : En tout cas ce ne serait pas le même film. A un moment donné, on s'est dit qu'avec Mathieu on pouvait commencer à faire des films d'homme mature (rires). Pour nous aussi d'ailleurs, car nous-mêmes on se projette sur Mathieu. On s'est dit : maintenant, il est trop "nous", donc il ne peut pas faire tout ça, être un homme soupçonné de crime, draguer toutes ses étudiantes. Puis on s'est dit : mais non c'est un acteur, il peut tout faire.

    J.M.L. : Et en même temps, on peut dire l'inverse sans que ce soit faux. C'est-à-dire que le film aussi est mature. Il s'attaque à un genre, la forme est assez rigoureuse et Mathieu est un peu l'innocence et l'immaturité là au milieu. Si on avait choisi un acteur très précis dans le personnage, dans l'analyse du personnage, dans sa psychologie, peut-être que ça aurait fait trop, trop homogène. Mathieu est le grain. En tant qu'acteur, il est l'animal dans le plan.

     

    © Gaumont Distribution

     

    A.L. : C'est-à-dire qu'il connait parfaitement le texte mais, dans ce qu'il va jouer, il n'y a pas une préméditation. Au fond, on sait que Mathieu ne joue pas avec préméditation. Ou en tout cas, quand il le fait, nous, on n'aime pas. Et il sait qu'on n'aime pas. Personne ne s'en parle mais, à chaque fois, on se dit qu'on va énormément travailler en amont et, en fait, à chaque fois, [on ne le fait pas] pour x raison - soit parce qu'il tourne beaucoup, soit parce qu'on n'a pas eu le temps, nous. Là, il est arrivé, il connaissait le texte mais il n'avait pas du tout prémédité le rôle et ça s'est inventé à chaque prise, à chaque plan. Donc là, nous, c'est notre boulot de lui indiquer là où l'on aimerait qu'il aille mais, en fait, ça s'invente au moment du tournage. Et c'est très beau pour le personnage, c'est-à-dire qu'à chaque scène, il faut qu'il se sorte d'un piège, alors il invente une histoire, un mensonge. Et Mathieu, son jeu correspond à ça, à ce personnage qui est très vivant et émouvant, qui est vibrant.

     

    Et justement, quel genre de menteur est Marc : un menteur de génie ou un menteur innocent ?

    A.L : Je pense qu'il aime l'invention, il fait des belles phrases. Après, ça a un rapport avec la réalité aussi. Il créé quasiment la réalité. Et d'ailleurs nous, en tant que spectateur, on est assez prêt à partir avec lui.

    J.M.L. : Il créé une autre réalité.

     

    Parce qu'il n'a pas pu être écrivain ?

    J.M.L. : Ce n'est pas impossible. Même si lui-même ne le sait pas (rires). Ou c'est pour ça qu'il n'est pas devenu écrivain aussi.

    A.L : On y pensait beaucoup : est-ce qu'il ment, est-ce qu'il ne ment pas ? Le roman le dit et c'est aussi présent dans le film. Comme il y a la possibilité qu'un énorme crime ait été enfoui, après, on ne s'attache qu'aux petits détails, qu'aux petits mensonges, qu'aux petits dénis. Par exemple, Marc a décidé que si on savait qu'il fréquentait beaucoup les étudiantes, on risquait de le soupçonner fortement de quelque chose de beaucoup plus grave. Du coup, c'est sa vie entière qui est suspectée et donc, il cache tout. Si on le découvre avec une étudiante, il pense qu'on va l'accuser de crime. C'est là où il se sent coupable de tout et c'est là qu'il est sans arrêt en train de réinventer sa vie pour la cacher.

     

    © Gaumont Distribution

     

    Vous avez en plus tourné dans une Université à l'architecture particulière, puisque tout est vitré, transparent, tout se voit...

    A.L : Oui, il est en plus dans un lieu cauchemardesque où on ne peut pas se cacher. [Et même dans d'autres lieux], à chaque fois qu'il fait quelque chose, il y a toujours quelqu'un, un regard potentiel qui peut lui dire qu'il est coupable et, en réalité, on ne sait pas très bien de quoi.

     

    Autour de Richard, le personnage joué par Denis Podalydès, se créé une certaine société, avide de buffets nordiques et assez bourgeoise. Comment vous la décrieriez cette société ?

    A.L. : C'est une société un peu contemporaine. A la fois, les lieux sont beaux mais ce sont des rapports de pouvoir, d'argent...

    J.M.L. : D'arrivisme...

    A.L. : Oui, c'est une société dans laquelle il faut extrêmement maîtriser les choses. Alors là-dedans, Marc - on a rajouté cette couche-là - joue une provocation. Il joue un peu le vieux romantique, un homme en voie d'extinction. Il fume, il aime la littérature, il aime les filles, c'est une sorte de libertaire. Il l'assume un peu quand même, c'est sa provocation et ça, plus personne n'en veut plus. Et d'ailleurs, on l'accuse de crime. Donc, c'est vrai qu'on passait un peu notre temps à essayer de le rendre un peu innocent et sympathique.

     

    © Gaumont Distribution

     

    L'humour est très présent dans le film et il est surtout créé par le personnage de Marc, notamment via ses relations avec Richard ou encore Annie (Sara Forestier)... C'était nécessaire qu'il y ait cette ironie, ce décalage qui dit que les choses ne sont pas si sérieuses ?

    J.M.L. : Et qui existe beaucoup chez Hitchcock d'ailleurs.

    A.L. : Oui, il y a une distance.

    J.M.L : Il y a une distanciation. A un moment on s'éloigne - jamais de l'histoire - d'un quelconque faux réalisme des situations et des sentiments. D'ailleurs, la distance, c'est le personnage qui la donne et  c'est toujours agréable de le voir lui-même se mettre à distance - pour tout de suite y retomber - de l'histoire qu'il subit. C'est une manière de ne pas tout subir, même si l'histoire et le scénario continuent...

    A.L. : Le film est réussi si les gens font un chemin qui peut même éventuellement nous surprendre. On a organisé les éléments avec rigueur pour que quelque chose circule et qu'il puisse même y avoir plusieurs hypothèses.

     

    La première fois que vous avez présenté le film, c'était à Toronto ?

    A. L : Oui et ça c'est très bien passé. Avec un public très anglo-saxon. D'ailleurs, qui vivait le film [comme une comédie]. Je ne sais pas si c'est l'ambiance de Toronto mais il n'y a jamais eu autant de rires. Pour eux, il y avait vraiment l'idée d'une comédie. Et c'est vrai qu'il y avait un peu l'idée d'une comédie noire.

     

    © Gaumont Distribution

     

    Quels sont vos projets à venir ?

    A.L. : Il y en a deux. Il y en a un qu'on voudrait faire assez rapidement et qui est quasiment écrit et que, peut-être, on fera pour la télé.

     

    Une série ?

    A.L. : Pas une série,  [ce projet] serait une introduction [à la télévision]. Si déjà, on fait quelque chose pour la télé, peut-être [qu'on en fera une] plus tard... L'idée d'une série, on en une mais qui n'est pas écrite. Mais, là, c'est déjà de faire quelque chose pour voir un peu comment ça fonctionne et qui est beaucoup basé à partir de la parole. Pour aller assez vite, cela parle des femmes. Il est question des hommes, mais ce sont des femmes dans la forêt avec de longs récits... C'est une fiction sur une certaine parole féminine. Autour du sexe, c'est vrai. Après, on cherche pour un projet un peu plus lourd, on a déjà une idée, mais on en parlera quand on se sera décidés...

     

    Propos recueillis par Raphaëlle Raux-Moreau, le 18 décembre 2013 à Paris

     

     

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