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    David Cronenberg : le roi du body horror ? Le réalisateur préfère parler de body beauty
    23 mai 2022 à 18:30
    Thomas Desroches
    Thomas Desroches
    -Journaliste
    Les yeux rivés sur l’écran et la tête dans les magazines, Thomas Desroches se nourrit de films en tout genre dès son plus jeune âge. Il aime le cinéma engagé, extrême, horrifique, les documentaires et partage sa passion sur le podcast d'AlloCiné.

    David Cronenberg connaît le corps humain à la perfection. En six décennies, il s'est amusé à le transformer tant et plus, si bien que les experts l'ont surnommé le "roi du body horror". Qu'en pense le réalisateur des "Crimes du futur" ?

    Là où vous voyez de l'horreur, David Cronenberg, lui, ne voit que de la beauté. En près de soixante ans de carrière, le réalisateur s'est forgé une réputation d'auteur passionné par le corps humain. Un corps humain qu'il se plaît à déformer et remodeler au-delà des limites de l'imagination, quitte à créer l'effroi et le dégoût.

    Les Crimes du Futur
    Les Crimes du Futur
    Sortie : 25 mai 2022 | 1h 47min
    De David Cronenberg
    Avec Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart, Scott Speedman, Welket Bungué
    Presse
    3,7
    Spectateurs
    2,3
    Séances (31)

    Un scientifique qui se métamorphose en mouche répugnante, une tête qui explose en mille morceaux, une mère qui donne naissance à des enfants mutants… Voilà les images qui défilent dans les esprits lorsque le nom du cinéaste est évoqué au détour d'une conversation.

    Nombre de ses films s'inscrivent dans un sous-genre appelé le body horror - l'horreur corporelle en français. Le terme est apparu au début des années quatre-vingt et décrit des œuvres dans lesquelles le corps est mis à mal. Pour faire simple : ce qui doit être à l'intérieur se retrouve souvent à l'extérieur. David Cronenberg a été érigé en maître dans ce domaine.

    Pour la sortie des Crimes du futur, présenté en Compétition officielle au 75e Festival de Cannes, AlloCiné est allé à sa rencontre dans un hôtel du 6e arrondissement, à Paris. L'occasion unique de lui demander ce qu'il pense réellement de ce sous-genre et de l’attribution de ce titre du “roi du body horror”.

    LA BEAUTÉ INTÉRIEURE

    Je n'ai jamais utilisé l'expression body horror pour décrire quoi que ce soit, lance le réalisateur. Elle a été appliquée à mes films par quelqu'un, un critique ou un historien du cinéma, puis les gens l'ont repris, et c’est maintenant devenu un genre à part entière.” Quand David Cronenberg commence à tourner, le body horror n’existe pas. “Je ne vois même pas ça comme de l’horreur d’ailleurs”, rectifie-t-il, avant d'esquisser un sourire.

    Je n’ai aucun problème avec ce genre, mais je ne pense pas que ce soit l’essence de ce que je fais." Pour le père de La Mouche et de Videodrome, il s’agit avant tout de beauté intérieure. Il insiste : “Je ne pense pas que ce que je montre soit terrifiant. C'est peut-être ça le problème.

    The Jokers / Capricci
    La séquence la plus emblématique de "Scanners" de David Cronenberg, sorti en 1981.

    Dans Les Crimes du futur, son vingt-deuxième long métrage, c’est à cette beauté intérieure qu’il rend hommage. Il met en scène l’histoire de Saul Tenser (Viggo Mortensen), un artiste adepte de performances extrêmes. Grâce à l’aide de machines révolutionnaires et de sa partenaire Caprice (Léa Seydoux), il se fait extraire ses organes sous les yeux d’un public voyeur et révulsé.

    L’une des plus belles séquences du film dévoile un personnage unique : Klinek, un homme dont la bouche et les yeux sont cousus. Ce n'est pas tout : de multiples oreilles sont inscrustées sur toutes les parties de son corps. Une création fascinante et fidèle au style du cinéaste, toujours capable de rendre possible l’inimaginable.

    NEON/Metropolitan FilmExport
    L'Homme aux oreilles dans "Les Crimes du futur".

    Je voulais exprimer l’idée que nous parlons et pensons trop, détaille David Cronenberg. Nous devrions plus écouter les autres, le monde et ce qu’il a à dire. Et je souhaitais créer un artiste qui puisse changer et modifier son corps d’une manière différente que le personnage joué par Viggo Mortensen. Quant à moi, mon audition n’est pas très bonne, alors c’était ma manière d’en parler.”

    Cet Homme aux oreilles rejoint l’imposante galerie d’anomalies visuelles qui parcourent son cinéma. Lorsqu’il regarde en arrière, David Cronenberg affirme que sa création la plus complexe reste celle de la mouche - pour son film éponyme de 1986, son plus célèbre. Une transformation qui nécessitait cinq heures - parfois plus - de travail sur le corps de Jeff Goldblum.

    Twentieh Century Fox
    Dans la scène finale de "La Mouche", sorti en 1986, Jeff Goldblum n'est plus. Son corps laisse place à la créature dans sa forme définitive.

    Il n’y avait pas d’effets numériques à l’époque. Tout était réalisé avec des effets pratiques. Les choses sont plus faciles maintenant. Dans Les Crimes du futur, une grande partie est physique et l’autre est réalisée en images de synthèse", révèle-t-il.

    Les bras chirurgicaux des machines étaient notamment manipulés par l'équipe comme des marionnettes, mais dans certaines scènes, ils sont entièrement en images de synthèse. "Je parie que vous ne saurez pas différencier les deux, s'amuse le réalisateur. C’est dire à quel point la technologie a changé.”

    Si ses fantaisies continuent de bousculer les esprits, David Cronenberg n'a jamais eu le désir de choquer le public. Néanmoins, il apprécie les fortes réactions et les débats passionnés qui naissent autour de ses histoires. "Je préfère cela à l'indifférence, conclut-il. La pire chose qui puisse arriver à votre film est que personne ne s'y intéresse." 

    Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 29 avril 2022.

    Les Crimes du futur, au cinéma le 25 mai 2022.

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