La Coupole de l'Académie des Beaux Arts accueillera mercredi en son sein le cinéaste Henri Verneuil. Vêtu de l'habit vert de circonstance, le réalisateur a reçu son épée d'académicien au pommeau d'ébène et d'or la semaine dernière. Son intronisation ne sera pourtant officielle et officialisée que le mercredi 6 décembre.
Henri Verneuil pourra s'assoir dans le siège précédemment occupé par le peintre Yves Brayer. Il rejoindra ainsi Gérard Oury (Le Schpountz), Roman Polanski (La Neuvième porte) et Pierre Schoendoerffer à la section "Création artistique, dans le cinéma et l'audiovisuel". Une section qui accueillera en janvier prochain la comédienne Jeanne Moreau.
Dans le discours qu'il a tenu lors du dîner organisé en son honneur, Henri Verneuil a pu apprécier le chemin parcouru, depuis son arrivée en France au Quai de la Joliette à Marseille jusqu'au Quai Conti, siège de l'Institut de l'Académie des Beaux Arts : il s'est notamment souvenu de "l'assiette ébréchée et des deux cuillères de riz à l'eau qu'il fallait se donner un mal de chien pour décoller du fond de la marmite en fonte". "Ce soir, a t-il dit à ses hôtes, votre vaisselle vient de Limoges, notre canard est parfaitement laqué. Qu'il est long le chemin parcouru entre les deux quais".
Jeune réfugié ne parlant pas un mot de français, il avait fui avec sa famille la Turquie et les massacres du génocide arménien. Fier de son intégration réussie, le cinéaste est revenu dans son discours d'intronisation sur sa "double" nationalité, notant que sa nomination à l'Institut mettait en avant "la dernière page d'une modeste histoire d'intégration, une intégration à la française car je garde intact tous les éléments de ma première culture et la deuxième devient un enrichissement. Arménien je reste, et plus français que moi tu meurs. Et pourtant pas une seconde je n'oublie mes origines. Je parle arménien, je chante même en arménien littéraire la messe qui dure trois heures". Resté proche de l'Arménie, il n'est pourtant jamais retourné en Turquie, "le pays qui a massacré 1,5 millions d'Arméniens dont une grande partie de ma famille". Il a d'ailleurs avoué sa joie face à la décision du Sénat de reconnaître le génocide arménien : "c'est énorme et le monde entier finira par le reconnaître".
Henri Verneuil a également souligné l'importance de sa famille et de ses parents. C'est d'ailleurs de son père, formidable "conteur oriental", que lui est venu son envie de faire du cinéma : "J'ai travaillé avec les plus grands scénaristes, Michel Audiard, Henri Jeanson, mais aucun n'arrivait à la cheville de mon père. J'ai hérité de lui cette envie de raconter des histoires". Avec une pointe de nostalgie et de regret, il a ajouté : "Mes parents n'auront pas vu l'Académie mais ils auront vu la moitié du parcours".
Né en 1920 en Turquie, Henri Verneuil (de son vrai nom Achod Malakian) est arrivé en France pendant sa jeunesse. Initialement ingénieur des Arts et Métiers, il s'oriente rapidement vers le cinéma. En 1952, il signe La Table aux crevés et y dirige celui qui deviendra son acteur fétiche, Fernandel. Les deux travailleront ensemble dans huit films, dont Le Mouton à cinq pattes et La Vache et le prisonnier.
Auteur de grands films avec de grands acteurs, français (Jean Gabin, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, Yves Montand, Lino Ventura...) comme américains (Anthony Quinn, Charles Bronson, Yul Brynner...), il est catalogué, pendant sa période hollywoodienne, comme "le plus américain" des cinéastes français. On lui doit notamment La 25ème heure, Le clan des Siciliens, I comme Icare, Un singe en hiver, Mélodie en sous-sol, 100.000 dollars au soleil, Peur sur la ville, La bataille de San-Sebastian...). Peu épargnés par la critique de l'époque, les films de Henri Verneuil ont toujours connu un grand succès public. D'ailleurs, le cinéaste avoue que les blessures critiques sont souvent cicatrisées par le public : "Quand les cinq séances quotidiennes affichent complet, c'est le meilleur médicament".
Plus récemment, Henri Verneuil a tenu, avec les films Mayrig (Maman) et 588, rue du Paradis avec Richard Berry, Omar Sharif et Claudia Cardinale, à revenir sur sa jeunesse et ses souvenirs d'enfance. Ces deux films personnels ont connu un vif succès, au grand étonnement du réalisateur : "Je pensais que ça n'intéresserait personne à l'époque où il y a des gens qui chantent NTM. Je me suis rendu compte que ce n'était pas si démodé que ça".
Infatigable conteur, Henri Verneuil a inscrit son nom et son oeuvre au Panthéon du septième Art. Et c'est sans nostalgie qu'il peut s'exclamer, aujourd'hui : "J'ai eu une vie sublime. Quelle belle aventure". Une aventure qui n'a pas touché à sa fin, puisque le cinéaste avoue avoir un polar en préparation...
Y.S. avec AFP