AlloCiné : Bruno Barde, comment définiriez-vous la programmation du Festival de Deauville cette année ?
Bruno Barde : ludique et professionnelle. Placée sous le signe de la comédie, avec des comédies dans la compétition, dans la section "Panorama" et dans les avants-premières. Je crois que les Américains, cette année, se moquent d'eux-mêmes, de leurs travers, de leurs "héros" et de leur "eros", de leur vie au bureau, de leurs petites habitudes... C'est un peu le quotidien qui est tourné en dérision. Ce qui n'empêche pas qu'il y aura des films nettement moins drôles, des drames. Deauville est un instantané de la production américaine. Une fois par an, on montre entre quarante et cinquante films. Donc évidemment, il y a une dominante qui est la comédie mais il n'y a pas que ça.
Cette année, le Festival semble particulièrement mettre l'accent sur la jeunesse et les espoirs du cinéma hollywoodien...
Ce n'est pas vraiment particulier à cette année. Cela fait un certain temps que l'on fait un travail qui consiste, parallèlement aux "blockbusters" et aux grosses vedettes, à essayer de montrer le cinéma de demain, que ce soit celui des metteurs en scène ou celui des comédiens. Sharon Stone et Julia Roberts sont venues à Deauville inconnues. James Gray (The Yards), a présenté Little Odessa à Deauville. Le premier film de Joel Coen, Blood simple, était à Deauville. Tom DiCillo, qui fait l'ouverture cette année, a été consacré à Deauville. Ils sont nombreux dans ce cas : Todd Solondz, Gus Van Sant avec My own private Idaho. Même les frères Wachowski : Bound a gagné en 1996, ils ont fait ensuite Matrix. Depuis des années, notre travail est d'être novateur et de faire découvrir à la fois au public, aux professionnels et aux journalistes des oeuvres nouvelles de metteurs en scènes nouveaux et donc par conséquent de jeunes comédiens.
Certains reprochent le manque de vedettes cette année sur les planches. Que répondez-vous à ces critiques ?
Je ne réponds pas à ces critiques car il faudrait qu'elles soient construites. Elizabeth Hurley est présente, Julianne Moore, qui est une comédienne exceptionnelle et passionnante, est également présente, Burt Reynolds,... Le Festival de Deauville n'est pas un festival de stars. Le cinéma est un art dont les vedettes sont les films. La priorité, c'est de trouver et de montrer des films, c'est de montrer ceux qui font les films, c'est à dire les metteurs en scène. Et quasiment tous les metteurs en scène sont à Deauville cette année pour présenter leurs films. Alors si à l'intérieur il y a des comédiens que les Français ne connaissent pas, tant pis. Il faut replacer les choses à leur place. Notre travail est de montrer des films, d'en montrer de plus en plus, d'être un festival à la fois professionnel et convivial, populaire... Et moi je considère qu'il y a énormément de vedettes. Quasiment tous les films ont leurs équipes qui seront présentes. Les gens apprendront à les connaître. Quand Sharon Stone et Julia Roberts sont venues, on ne les connaissait pas...
De manière un peu paradoxale, une autre critique parfois émise par le public (notamment nos internautes) est que le Festival de Deauville n'a plus vraiment de légitimité et que la manifestation s'apparente plus à un défilé de stars...
On ne peux pas dire des dix films en compétition à Deauville qu'il s'agit d'une mise en avant des stars. C'est bien au contraire cette compétition qui a révélé Amos Kollek, Ca tourne à Manhattan, Denise au téléphone, tout comme Dans la peau de John Malkovich. La section panorama représente les grands auteurs que sont Abel Ferrara, Todd Solondz ou Larry Clark. On ne peut pas dire non plus que l'on met des stars en avant en programmant le travail de ces auteurs-là.
Par contre, il est vrai que le cinéma américain est un cinéma éclectique. Et s'il est l'un des plus grands cinémas du monde, c'est sans doute parce qu'il est capable de générer des auteurs, du talent, des stars... Deauville, c'est un peu un cocktail de tout. Tout ce qui fait la richesse du cinéma américain est à Deauville, il y en a pour tous les goûts. Il y a des gens qui n'aiment que les stars, qui ne lisent que Gala, qui ne vont jamais au cinéma, et qui regardent qui couche avec qui. Alors, ceux-là ne vont peut-être pas être ravis, bien qu'ils ont sans doute découvert Elisabeth Hurley à travers le scandale Hugh Grant et qu'ils n'avaient jamais vu un de ses films auparavant... Et puis, il y a aussi des gens qui s'intéressent au cinéma, qui vont au cinéma, et qui seront contents de voir les derniers Spielberg, Brian Helgeland, Tom DiCillo, Mark Rydell, Woody Allen, j'en passe et des meilleurs... Je crois qu'il y en a pour tous les goûts.
Le problème et en même temps l'intérêt de l'Internet, c'est que tous les goûts et toutes les tendances s'expriment. Vous prenez deux personnes dans la rue, l'une va vous dire qu'elle aime le bleu et l'autre le rouge. A Deauville, il y a le bleu et le rouge. Il y a des gens qui sont contents et d'autres non. C'est comme un film, il y a des réactions totalement différentes selon les gens. Ce que je veux, c'est montrer plein de films, que les gens viennent, les voient, se fassent leur opinion et parlent de cinéma. Voilà, un festival c'est ça, que les gens aiment le cinéma, le cinéma des vedettes, le cinéma des "pas-vedettes", le cinéma en général. Et plus on montrera de films, plus on fera que les gens iront au cinéma.
A la même période que Deauville se déroule la Mostra de Venise. Quel regard portez-vous sur ce festival et que vous inspire la présence de grosses productions américaines à Venise, présence qui, d'une certaine manière, vous fait concurrence ?
D'abord, la Mostra ne nous fait pas concurrence car nous ne jouons pas sur le même terrain. Venise est un festival que l'on appelle international, compétitif. Si vous regardez les grands prix de Venise les dernières années, ce ne sont jamais des films américains qui sont couronnés, mais toujours des films iraniens, japonais, tchèques, russes, français, parfois italiens... Simplement, les Etats-Unis sont un alibi : cela leur permet d'avoir des vedettes car il se trouve que les cinémas iraniens, japonais ou chinois sont des grands cinémas, mais d'auteurs qui utilisent le cinéma comme un art. Donc, Venise c'est un festival qui a besoin d'avoir une couverture médiatique et il est évident que les stars américaines génèrent beaucoup plus de médias. D'ailleurs on le voit bien, quand vous regardez la compétition de Venise, vous avez trois films américains indépendants où il n'y a pas vraiment de stars et par contre pour avoir des stars, ils les font venir par wagons...
Nous, notre problématique est différente. Nous ne sommes pas un festival international, mais un festival seulement américain. Venise fait un festival international qui a une très grande notoriété au niveau des films choisis, mais comme ils ont besoin d'une certaine médiatisation, ils font venir des Américains en inventant des sections...
Cela vous dérange qu'ils empiètent un peu sur votre terrain ?
Non, ça ne me dérange pas. Il n'y a pas de concurrence entre les festivals pour moi. Encore une fois, notre but, quand on fait un festival, c'est de présenter des oeuvres à des professionnels et au public. Venise, comme Cannes, est un grand festival réservé aux professionnels. Deauville, c'est non seulement pour les professionnels mais aussi, dans la mesure des places disponibles, pour le public. Nous sommes sur un fil où nous voulons à la fois que le public et les professionnels découvrent les films. Donc, nous ne sommes pas en concurrence : plus il y aura de festivals, plus les gens découvriront le cinéma, plus les gens iront au cinéma et mieux ça vaudra.
Parfois, le Festival de Toronto me pose plus de problèmes que celui de Venise pour des raisons techniques, car il y a des films que l'on voit, que l'on sélectionne, que l'on voudrait, mais que l'on ne peut pas avoir car ils sont à Toronto. A Venise, ils n'avaient jamais un Américain jusqu'à il y a six ou sept ans. Comme le festival coûte très cher, il faut qu'il y ait des Américains pour l'aspect médiatique. Mais nous, ce n'est pas notre problème, on est depuis 27 ans LE Festival du Cinéma Américain.
Justement, comment se porte aujourd'hui le Festival de Deauville ?
Il se porte très, très bien. D'année en année, nous avons de plus en plus de films. Il y a aussi une progression des professionnels toutes catégories, de plus en plus de metteurs en scène viennent, de producteurs, de distributeurs, de journalistes. Il y a une couverture médiatique très importante à Deauville qu'il n'y avait pas de cette manière-là il y a dix ans. Les sponsors, les partenaires sont de plus en plus présents, ce qui prouve que si ils viennent sur la manifestation, c'est qu'elle a un sens pour eux et un impact médiatique. La mairie de Deauville s'engage de plus en plus dans le Festival. Par ailleurs, tous les gens qui font que ce Festival existe s'engagent de plus en plus. Cela prouve qu'il y a un public. Donc, le Festival se porte bien.
Propos recueillis par C.C.