En 2002, Elodie Kulik, une jeune banquière de 24 ans, est retrouvée morte dans la Somme, après avoir été violée et brûlée vive. Une séquence glaçante de son appel aux secours sur le 17 est enregistrée. L’enquête durera plus de dix ans, marquée par une vidéo de viol retrouvée sur un téléphone, l’identification tardive d’un ADN, et un procès très médiatisé. Cette affaire emblématique a profondément marqué l’opinion publique et inspiré le premier jet du scénario de Rapaces.
Après son premier film Vaurien, Peter Dourountzis reçoit un script basé sur l’affaire Kulik, écrit par Christophe Cantoni. Bien que fasciné par l’univers de la rédaction de Détective, il rejette l’approche initiale. Il propose de repartir de zéro : nouvelle intrigue, nouveaux enjeux, même s’il conserve l’idée du fait divers comme moteur du récit. Le projet devient alors une réflexion intime sur la violence, l’enquête, et la filiation.
Peter Dourountzis a choisi de faire des journalistes de Détective les héros de son film pour contrer le mépris ambiant envers ce magazine. Il confie : "Lorsque vous imaginez un détective de cinéma ou de roman, il y a de fortes chances pour que vous repensiez à Philip Marlowe, Mike Hammer ou Sam Spade. Du début des années 30 à la fin des années 70, ces héros américains ont formaté la figure de l’enquêteur solitaire."
"Pourtant, l’un des détectives les plus captivants est né en 1928, et il est français. Henri La Barthe l’a imaginé de toutes pièces, et son détective à lui n’est pas un homme, mais un journal. À son heure de gloire, Détective tirait à 400.000 exemplaires par semaine !"
"Dès le départ, il opta pour un langage hautement littéraire, choisissant ses rédacteurs parmi l’élite de son temps : Simenon, Morand, Dijan, Mauriac, Cocteau, Albert Londres lui-même. Mais aussi Joseph Kessel, dont le frère Georges dirigeait l’hebdomadaire. À ceux-là s’ajoutent les financeurs, Gaston et Raymond Gallimard, à qui le succès de Détective permit d’acquérir une indépendance financière."
Peter Dourountzis s’intéresse à la domination masculine depuis l’adolescence, en prenant conscience de la peur que vivent les femmes dans l’espace public. Cette thématique irrigue Vaurien comme Rapaces, où la brutalité d’un féminicide devient le point de départ d’une enquête journalistique. Le fait divers lui permet de traiter la violence contemporaine de manière à la fois réaliste et sociologique.
Le film a été tourné en 33 jours, avec des scènes réparties entre les Hauts-de-France, Paris, Chambéry et Grenoble. Malgré ces contraintes, le réalisateur a insisté pour que certaines séquences — comme la scène centrale au restaurant « Le Napoléon » — bénéficient d’un vrai temps de tournage (4 jours) pour permettre un découpage millimétré, jouant sur les tensions silencieuses.
La relation entre Samuel (Sami Bouajila) et Ava (Mallory Wanecque) est le cœur du film. Bien qu’écrite, cette dynamique n’a pris toute son ampleur que pendant le tournage, grâce au jeu des acteurs. Le réalisateur a dû freiner le naturel bienveillant de Bouajila pour éviter de rendre son personnage trop rapidement sympathique — afin de mieux faire émerger les tensions et les réconciliations.
Peter Dourountzis cite Spielberg, De Palma, Polanski, Pakula, ou encore les frères Coen comme influences. Mais Rapaces s’éloigne du thriller purement stylisé pour adopter un ton chronique, centré sur des personnages imparfaits dans des situations du quotidien. Le suspense naît moins des rebondissements que de la proximité : ce qui pourrait arriver à n’importe qui.
Amine Bouhafa, déjà reconnu pour ses compositions sur Les Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania, a rejoint le projet Rapaces juste après la fin du tournage. Peter Dourountzis se rappelle : "Et il en a immédiatement tiré le thème principal. Et m'a raconté que dans le taxi qui le ramenait chez lui, il a siffloté un air qu'il s'est empressé d'enregistrer sous les yeux étonnés du chauffeur. Après quoi nous avons repéré les endroits qu'il fallait illustrer musicalement, et travaillé en fonction de mes aspirations."
"Étant mélomane, j’avais des idées précises sur ce que je voulais - parfois à la note près. D'une manière générale, je n'aime pas être pris en charge par la musique. Je ne veux pas qu'elle soit redondante avec l'image, ni qu’elle me dise ce que je dois penser. Mais plutôt qu'elle me surprenne, quitte à me soulever le coeur. Voilà pourquoi, comme avec le chef opérateur, on parlait autant d'émotions et de sensations, que de musique."