Il y a des films qui ressemblent à leur héros : cabossés, malchanceux, bourrés de charme et de contradictions. Pris au piège - Caught stealing, adaptation du roman de Charlie Huston, en fait clairement partie. Cette plongée dans le New York sale et nerveux de la fin des années 90, menée par Darren Aronofsky, aligne une quantité impressionnante d’idées, de coups de sang, de rebondissements… et de faux pas.
Dès les premières minutes, on sent que le film veut brasser large. Très large. Ex-sportif brisé, chat blessé, gang hassidique, mafieux russes, flic véreux, voisin punk, overdose de clés cachées et de règlements de compte… Tout est là pour tisser un récit explosif. Et pourtant, malgré cette densité narrative impressionnante, il y a quelque chose qui grince dans la mécanique.
Pas un grain de sable, non : c’est presque tout le moteur qui donne des à-coups. Le film carbure à l’excès, au point que l’émotion peine à suivre.
Certaines scènes — pourtant marquées par des enjeux très forts, comme la mort brutale d’Yvonne ou la révélation finale dans la voiture — n’ont pas l’impact qu’elles devraient
, car le spectateur a déjà été emporté dans tant de virages qu’il en oublie pourquoi il était là au départ.
Austin Butler, lui, ne lâche rien. Il joue Hank comme un homme à la dérive, coincé entre son passé foutu et un avenir impossible. Il réussit à rendre ce personnage à la fois pitoyable, drôle, et presque attendrissant. Le problème, c’est que le film ne sait pas toujours quoi faire de lui. Hank semble parfois spectateur de son propre récit, pris dans un flot de personnages secondaires hauts en couleur mais souvent traités de manière trop superficielle pour qu’on s’y attache vraiment.
Matt Smith (Russ), par exemple, est un délice d’absurde british, mais sa trajectoire dramatique reste trop précipitée pour toucher. Zoë Kravitz, en compagne sacrifiée, n’a pas assez de matière pour exister pleinement. Regina King, quant à elle, oscille entre présence magnétique et rôle fonctionnel. Et si Liev Schreiber et Vincent D’Onofrio s’amusent en frères Drucker, c’est souvent dans une caricature qui finit par diluer toute menace réelle.
Aronofsky tente ici une mue. Finis les portraits intimes et torturés. Place à une mise en scène plus fun, plus graphique, presque pulp. Il y a de vraies fulgurances : la scène de fusillade dans le club, la traque dans le métro, ou encore l’intro rêveuse dans le bar, baignée de rouge et de néons. Mais cette volonté de jouer sur tous les tableaux — comédie noire, drame, polar poisseux, satire urbaine — rend l’ensemble souvent inégal. On ne sait pas toujours s’il faut rire, trembler ou compatir. Et parfois, on ne ressent rien.
Visuellement, le film est indéniablement léché. La photo est sublime, la ville est filmée comme un personnage en soi, et le rythme est soutenu. Mais à force de trop vouloir en mettre, l’impact émotionnel s’effiloche. On est plus impressionné que touché.
La bande originale, signée Rob Simonsen avec les Idles, fait partie des paris les plus marquants du film. Le post-punk abrasif colle parfaitement à certaines séquences de tension. Mais là encore, l’alliage ne prend pas toujours. Par moments, la musique semble vouloir compenser le manque de tension dramatique réelle, ou jouer la surenchère là où le silence aurait été plus puissant. Cela fonctionne très bien dans quelques scènes-clés, mais son efficacité reste variable.
Pris au piège - Caught stealing est un film qui ne laisse pas indifférent. Il prend des risques, il propose un ton hybride, il affiche une vraie personnalité. Mais ce cocktail d’ambition, de noirceur et de loufoquerie reste parfois déséquilibré. On ressort avec l’impression d’avoir vu quelque chose d’unique… mais dont les morceaux ne s’emboîtent pas toujours. Ce n’est ni un échec, ni un coup de maître. C’est une œuvre de cinéma sincère, inventive, foutraque, brillante par éclats mais parfois confuse — un film qui ne parvient pas tout à fait à transformer ses promesses en réussite pleine. Une curiosité attachante, à défaut d’être totalement convaincante.