Les graines du figuier sauvage, drame de Mohammad Rasoulof
D’emblée, ce père (puissant Missagh Zare), d’un côté de l’écran, et moi de l’autre côté, a priori séparés et pourtant si face à face, ça l’a pas fait. C’est quand il rentre du tribunal, alors que la révolte gronde en Iran après la mort de Mahsa Amini, las et silencieux, qu’il se rend dans la salle de bains sans un mot pour sa famille, qu’il se passe de l’eau sur le visage pour se calmer, laver sa peau des assauts du jour et des injonctions qu’il reçoit sans entrain mais qu’il exécute avec empressement depuis qu’il a été nommé juge au tribunal révolutionnaire de Téhéran (ces permis de tuer d’innocents indociles et rebelles, qu’il signe lestement, sans se soucier de l’affaire à juger), que je m’en suis convaincue. De l’eau, il en projette partout sur le miroir, le mur, comme un chien qui s’ébroue. Comme un mâle égocentré et théocratique, qui ignore ces choses domestiques (que par ailleurs il revendique, autant que le concept de famille). L’autre scène, corollaire, toujours dans la salle de bains (à sa décharge, j’avoue qu’en famille parfois, la salle-de-bains, les toilettes, sont des refuges revigorants) : il s’apprête à prendre une douche et se déshabille. Il jette ici et là, chemise et pantalon en boules, ceinture et arme de fonction à égalité. Je me suis rappelée une conversation avec un type méticuleux, beau et élégant, qui disait qu’avec lui, elle avait de la chance : il en avait connu des gars qui rentraient, balançaient leurs chaussures et leurs chaussettes sales comme ça, au milieu de la pièce.
La scène d’après : purifié et détendu, mais pas assez pour communiquer, le voici au lit, ce père tout puissant, enturbanné dans son peignoir en éponge à même sa peau hydratée et sa barbe au cordeau, luisante.
Lui et moi donc, ça l’a pas fait du tout. Ça m’a même contractée, tout anxieuse d’un seul coup.
Une autre réflexion m’est venue à l’esprit assez vite. Je me suis fait la remarque, stupéfaite, que ma propre mère avait dû écrire le scénario, que c’était pas possible autant de justesse, dans ces infimes et banals rouages qui font coexister une mère tout uniment acquise à son mari autocratique, une autocratie dont elle-même abuse à son tour avec ses filles. Ses filles versus leurs copines, toutes des traînées mal élevées.
C’est quand j’ai rallumé mon portable pour vérifier les noms de l’équipe technique, sur la fiche de présentation du film, que je suis revenue à la réalité. Ma mère n’aurait pas eu ce courage-là, de décrire avec autant de vérité les caractéristiques de cet époux à la solde des mollahs, lui, ce guide religieux patriarcal de l’intimité qui s’appelle Iman. Pourtant, dans ma famille, pareil aptonyme : mon père se prénomme Georges et notre nom de famille signifie « La maison de Georges ». Un peu comme Atatürk signifie le père des Turcs, lui qui abolit le califat mais impose « La Turquie aux Turcs » et la pensée unique, après avoir proclamé la République de Turquie. Car tous ces hommes se prétendent modernes et laïcs, des pères généreux et aimants, de leurs filles, de leur peuple. Des pères dévoués, qui veillent à ce que leurs filles, leur peuple, ne manquent de rien : ni d’argent, ni d’un toit, ni de vêtements, ni d’études, ni de connaissances ou d’esprit critique (cela étant d’ailleurs paradoxal sauf conçu dans une logique donnant-donnant). Ne manquent de rien donc, sauf de sincérité, de tendresse et d’amour.
Si ma mère avait écrit le scénario, quitte à se lâcher enfin, comme Alba de Céspedes se mit à écrire dans les années 50 du siècle dernier « Le cahier interdit » (un roman que j’ai d’ailleurs offert à ma mère, avec ce message subliminal qu’il n’était pas trop tard, pour en tenir un, maman, de carnet noir, pour que des mots remplacent tes maux d’années passées à te taire, disciple et bras-armé de notre père), n’aurait-elle pas imaginé plus abominable histoire que celle qui se déroule sous nos yeux ?
Spectateurs, on est écartelés tout au long de ce film anxiogène et éprouvant. Un film ou la manipulation et la culpabilisation, maîtres-mots de ces régimes-là, qu’ils soient intimes ou institutionnels, sont traduits à leur acmé. Et comme souvent, on éprouve une empathie et une compassion infinies envers l’aînée qui, quoi qu’elle fasse, sera toujours suspectée d’emprunter la mauvaise voie, de se faire influencer par les mauvaises personnes, toujours plus rabaissée à mesure qu’on l’invite à s’affranchir. L’aînée, née fautive de vouloir être libre et comme les autres. D’elle, sa famille ne peut rien attendre tout en étant toujours en demande et les autres, on s’en fiche. Alors il ne lui reste qu’à régresser, laissant la place à une cadette sournoise et menteuse qui elle, aura le dernier mot ; qui elle, saura manier au sein du clan, l’arme de la destruction massive.
Un film tout en ambivalences pernicieuses, celles de l'emprise et de l'orgueil d'un barbon, un film nécessaire, aiguisé et tranchant ; à double tranchant même : celui du visage sociétal, brillant et avenant, et du visage familial, renfermé et menaçant, comme dans « La mise en scène de la vie quotidienne » d’Erving Goffman.
Vous ne goûterez plus jamais la saveur des figues de la même manière.
Dernier film que son réalisateur a tourné en Iran, Mohammad Rasoulof vit désormais en exil. Hommage aux Iraniennes, lit-on : hommage aux Afghannes... aux femmes.
Femme, Vie, Liberté