On reproche souvent à certains films ce qu’ils ne cherchent pas à être. À force de vouloir mesurer chaque œuvre à l’aune de la nouveauté, de la profondeur psychologique ou de l’ambition formelle, on finit parfois par oublier qu’un genre possède sa propre grammaire, ses propres exigences et, surtout, ses propres formes d’excellence.
Mutiny, réalisé par Jean-François Richet et porté par Jason Statham, appartient pleinement à cette catégorie. Il ne cherche ni à réinventer le cinéma d’action ni à déplacer ses frontières. Il cherche simplement à être un excellent film d’action. Et, sur ce terrain-là, il remplit très largement son contrat.
Le postulat lui-même appartient à une tradition ancienne et immédiatement identifiable : un homme hautement compétent se retrouve pris dans un dispositif qui le dépasse en apparence, isolé, accusé, traqué, puis contraint de reprendre progressivement le contrôle de la situation. Une mécanique que le cinéma populaire connaît depuis longtemps, et dont l’un des modèles les plus évidents reste Piège en haute mer, avec Steven Seagal. Là aussi, l’intérêt ne résidait pas tant dans la question de savoir si le héros allait s’en sortir que dans la manière dont il allait retourner contre ses adversaires un environnement initialement hostile.
Cette figure du professionnel que l’on sous-estime traverse toute une histoire du cinéma d’action. Schwarzenegger, Stallone, Seagal, puis d’autres après eux ont occupé ce territoire avec des variations différentes. Jason Statham en est aujourd’hui l’un des héritiers les plus naturels. Sa seule présence constitue presque déjà un pacte avec le spectateur. Lorsqu’il apparaît à l’écran, on sait à peu près quel type de personnage il va incarner, quelle compétence physique il va mobiliser, quel rapport au danger il va adopter. Et ce n’est pas nécessairement une faiblesse. L’archétype, lorsqu’il est maîtrisé, peut devenir une forme de précision.
Mutiny repose précisément sur cette précision. Son récit avance avec une grande fluidité. Les informations arrivent au bon moment, les situations se renouvellent sans donner l’impression d’être artificiellement empilées, les rapports de force évoluent, et l’action découle généralement de ce qui la précède. Le film sait où il va. Il ne s’attarde pas inutilement et ne cherche pas davantage à compliquer son intrigue pour lui donner une gravité qu’elle n’aurait pas besoin de posséder.
C’est sans doute là que réside sa principale qualité : la trajectoire est claire.
Jean-François Richet comprend parfaitement ce type de cinéma. Son parcours permet d’ailleurs de regarder Mutiny avec un peu plus d’attention que ne le ferait penser son apparente simplicité. De Ma 6-T va crack-er à Assaut, puis surtout aux deux Mesrine, Richet a souvent travaillé autour de personnages soumis à la pression, de rapports de force, de situations de violence et de récits gouvernés par le mouvement. Son passage vers un cinéma d’action plus international n’a donc rien d’incongru.
Mutiny est à cet égard un objet intéressant : un film parfaitement inscrit dans une grammaire hollywoodienne, mais mis en scène par un réalisateur français qui en maîtrise depuis longtemps les principaux ressorts. Richet ne cherche pas à exhiber sa mise en scène. Il privilégie la lisibilité, la continuité et l’efficacité. La photographie est très soignée, les espaces restent compréhensibles, l’action conserve sa géographie, et le montage évite cette confusion parfois utilisée pour donner artificiellement de l’intensité à des scènes qui n’en possèdent pas suffisamment.
Il y a là une qualité presque devenue invisible : on comprend ce que l’on regarde.
Cela ne signifie pas pour autant que Mutiny représente le sommet contemporain du genre. Un film comme The Amateur, avec Rami Malek, montre qu’il est encore possible de pousser cette même famille de récits vers une sophistication narrative, dramatique et psychologique supérieure. À ce niveau-là, le film d’action cesse presque de se contenter de son efficacité pour devenir un objet plus riche, plus inattendu, parfois plus ambitieux.
Mutiny ne joue pas exactement dans cette catégorie. Et il serait inutile de prétendre le contraire.
Mais cette distinction ne diminue pas nécessairement sa réussite. Elle permet au contraire de la situer correctement. Il existe une différence entre un film qui transcende son genre et un film qui l’exécute avec une très grande maîtrise. Mutiny appartient plutôt à la seconde catégorie.
C’est aussi pour cela qu’il serait un peu injuste de le rabattre automatiquement vers une appréciation moyenne sous prétexte qu’il s’agit d’« un simple film d’action ». Une œuvre doit aussi être jugée à partir du programme qu’elle se donne. Et lorsque l’on regarde Mutiny de cette manière, une question finit par s’imposer : dans le cadre précis qu’il a choisi, qu’aurait-il réellement fallu faire de beaucoup mieux ?
La réponse n’est pas évidente.
Le film est bien photographié, bien rythmé, lisible, efficace, correctement construit, porté par un acteur parfaitement adapté à son registre et dirigé par un cinéaste qui connaît la mécanique du genre. Il ne bouleverse rien, mais il fonctionne presque constamment.
Il existe des films qui impressionnent parce qu’ils inventent. D’autres parce qu’ils approfondissent. Et certains, plus modestement, parce qu’ils savent exactement ce qu’ils sont et accomplissent leur programme avec une remarquable sûreté.
Mutiny appartient à ceux-là.