Les Enfants Rouges est le deuxième long-métrage de Lotfi Achour. Il a fait sa première mondiale dans la compétition du Festival de Locarno 2024 et a été sélectionné dans plus de cinquante festivals, remportant à ce jour plus de quinze prix, dont voici quelques-uns d'entre eux :
- Prix de la Presse (Festival du Film Arabe de Fameck 2024, France)
- Bayard d'Or du meilleur film et Bayard de la meilleure photographie (Festival International du Film Francophone de Namur, Belgique, 2024)
- Golden Yusr for Best Film et Best Director Award (Red Sea Film Festival, Djeddah, Arabie Saoudite, 2024)
- Tanit d'or (Journées cinématographiques de Carthage, Tunisie, 2024)
- Best Director Award (Mostra de València Cinema del Mediterrani, Valence, Espagne, 2024)
- Audience Award Vanguard (Vancouver International Film Festival, Vancouver, Canada, 2024)
Les Enfants rouges s'inspire de l'assassinat d’un jeune berger du nom de Mabrouk Soltani, le 15 novembre 2015, dans la montagne de Mghila, une région du centre-ouest tunisien proche de la frontière algérienne. La victime avait 16 ans, et son cousin a été contraint de rapporter sa tête à la famille, qui l'a placée dans le réfrigérateur du foyer, tandis que le corps était resté sur place. Lorsque l'équipe du film a appris cette histoire, le corps n’avait toujours pas été récupéré.
Le réalisateur témoigne : "L’émotion était immense à l’échelle du pays, relayée par les réseaux sociaux et les médias, chacun suivant avec effroi le déroulement de cette nuit tragique. Immédiatement, cette affaire m’a bouleversé. Ce crime n’était pas un acte terroriste ordinaire. Il visait des civils, ce qui était rare en Tunisie malgré la décennie troublée que nous traversions." Un an plus tard, le frère aîné de Mabrouk a lui aussi été décapité par le même groupe terroriste.
L'assassinat de Mabrouk Soltani a déchaîné les passions chez les médias, qui ont accouru dès le lendemain du meurtre chez la famille de la victime. Dans une séquence diffusée en direct dans le journal de 20h, une journaliste s'est introduite chez la mère endeuillée, qui était incapable de prendre la parole devant un micro. Poussant plus loin l’indécence, elle a même filmé l’intérieur du réfrigérateur, où la tête de Mabrouk était conservée dans un sac plastique. "La diffusion de ces images à une heure de grande écoute a provoqué un tollé. Les journalistes impliqués ont été sanctionnés, mais cette scène révélait l’ampleur du naufrage moral et médiatique du pays. Ce crime a marqué un jalon dans une décennie noire pour la Tunisie, dominée par la montée des islamistes au pouvoir", déclare le réalisateur.
Avec Les Enfants rouges, Lotfi Achour ne voulait pas seulement raconter l'assassinat de Mabrouk Soltani, mais aussi "documenter un moment clé de notre histoire contemporaine. Ce drame cristallisait à lui seul l’abandon des populations rurales, la barbarie terroriste, la faillite politique et la dérive médiatique. C’est cette nécessité de témoigner qui a guidé la conception du film."
Le récit est raconté du point de vue d'Achraf, l'adolescent, afin d'explorer la dimension intime de cette tragédie. "Dès la première note d’intention, l’enjeu principal était clair : plonger dans la tête de cet enfant, et par extension, dans son univers, sa vie et son environnement. Ce choix d’immersion s’est aussi traduit par le cadre du tournage, en pleine nature, ce qui n’a pas été simple à gérer d’un point de vue logistique", raconte le metteur en scène.
Les trois jeunes acteurs, ainsi que la majorité des acteurs adultes, sont issus de la région où a été tourné le film. Les Enfants rouges a été filmé dans le dialecte local, et les comédiens qui ne le connaissaient pas ont dû suivre un apprentissage minutieux pendant plusieurs mois. Le réalisateur explique à quel point il était important pour lui de ne pas tomber dans la caricature et d'offrir une peinture authentique du monde rural : "L’objectif était clair : offrir une plongée totale dans cette communauté, pour que même les spectateurs tunisiens, qui connaissent le dialecte et les nuances de chaque région, ne trouvent rien à redire. Il fallait que ce soit un film ancré à Kasserine ou à Sidi Bouzid. Cette exigence linguistique était essentielle, car le cinéma tunisien représente rarement ces réalités de manière authentique."
Le processus de casting a été particulièrement long : durant huit mois, le réalisateur a rencontré 600 adolescents dans les collèges ruraux, principalement entre 12 et 17 ans. Il a ensuite animé des ateliers de travail et procédé à des sélections successives jusqu’au choix final.
Tourner en dehors de Tunis, qui concentre la production cinématographique nationale, représente un défi économique, car il faut deux fois plus de budget pour loger et nourrir une équipe de 100 personnes pendant plusieurs mois. Lotfi Achour révèle : "Pour contourner cet obstacle, nous avons mis en place un projet d’économie sociale et solidaire autour du film. Nous avons ainsi formé 150 jeunes aux métiers du cinéma, dont 45 ont intégré l’équipe, souvent issus de parcours de décrochage scolaire, travaillant dans différents départements (machinerie, électro, etc.). Vingt femmes au foyer, sachant cuisiner, ont été formées par un chef traiteur de cinéma pour assurer la restauration du tournage : elles ont servi 8 000 repas."