Quelques mois après Marty Supreme, A24 confirme une fois encore sa capacité à proposer des œuvres qui s’approprient les codes d’un genre pour mieux les détourner. Ici encore, la stratégie marketing fait mouche, l'engouement autour du film reposant sur le fait d'en savoir le moins possible. Le retour de Kristoffer Borgli chez A24, deux ans après l’excellent Dream Scenario, pour écrire et mettre en scène le projet laissait d’autant plus présager un film singulier, et le pari est largement relevé. Car si l’on pouvait aisément deviner que The Drama aborderait la question de l’acceptation de l’autre au sein du couple, il était en revanche bien plus difficile d’anticiper qu’il s’agirait, en réalité, d’une véritable parabole sur les dérives contemporaines de la société américaine (là encore, un léger lien à faire avec Marty Supreme).
Après une vingtaine de minutes d’exposition aux accents de rom-com, le film impose brusquement son cadre : dans un monde où le harcèlement et les traumatismes infligés à autrui sont standardisés au point qu’ils deviennent matière à plaisanterie ou à sociabilité légère, le jugement collectif se retourne paradoxalement en direction des individus subissant ces actes mais en ayant verbalisé les conséquences psychiques. Dès lors, s’exprimer sur ses propres pensées sombres revient à voir son identité sociale réduite à l’acte qu’elles évoquent, qu’il soit commis ou non. Le film interroge ainsi en profondeur la fracture entre pensée, acte et image sociale. Cette réflexion irrigue l’ensemble du récit, y compris dans ses dialogues les plus secondaires. Qu’il s’agisse d’un personnage adoptant une posture moralisatrice tout en laissant transparaître un racisme latent qu’il ne perçoit même pas, ou encore le fait de nier dans le cadre professionnel des produits consommés dans le domaine du privé, tout concourt à nourrir cette tension permanente entre ce que l’on est, ce que l’on pense et ce que l’on donne à voir.
Dans cette dynamique, le personnage incarné par Robert Pattinson ne cristallise pas seulement la question de la frontière entre pensée et passage à l’acte, mais surtout celle — plus insidieuse — entre fantasme et image renvoyée. Face à lui, Zendaya gravite autour de personnages se posant en garants d’une bien-pensance institutionnalisée, où toute tentative de nuance ou de compréhension est immédiatement perçue comme une forme de validation idéologique. Une mécanique qui reflète avec acuité une Amérique prompte à questionner ses symptômes, mais réticente à remettre en cause ses structures profondes (ce qui est par ailleurs explicitement appuyé lors d’une réplique). Et, en filigrane, s’impose l’idée qu’un drame ne peut être pleinement accepté qu’à travers le prisme d’un autre, conférant ainsi au titre du film toute sa portée. Dès lors, il ne s’agit plus d’un film sur le dilemme conjugal, mais bien d’une véritable thèse sur l’anxiété.
Évidemment, Borgli ne se contente pas d’exposer toutes ces idées par le verbe : il les inscrit pleinement dans sa mise en scène. On retient notamment ce plan remarquable où, lors d’une tentative de réconciliation, le personnage de Pattinson est filmé en plan fixe ; malgré l’espace apparent, le cadre se voit contraint de s’élargir par un travelling pour permettre à Zendaya d’y entrer. Une idée de mise en scène aussi simple qu’éloquente, qui synthétise à elle seule l’état d’esprit des personnages et, presque, le propos du film. Le découpage participe également à cette richesse, alternant avec une grande maîtrise ellipses temporelles, flashbacks et séquences ambiguës dont la nature — réelle, fantasmée ou onirique — n’est révélée qu’a posteriori. Un jeu constant avec la perception du spectateur, maintenu dans un état d’incertitude fécond.
En définitive, The Drama ne frappe pas là où l'attend et s’impose non seulement comme un film porté par ses deux interprètes remarquables, mais aussi comme une œuvre ambitieuse, qui ose s’attaquer frontalement à des thématiques sensibles et complexes, malgré une simplicité formelle. Une audace qui explique pleinement les débats qu’il suscite à la sortie des salles.