Il y a dans The Drama quelque chose de très séduisant et de très irritant à la fois, et c’est précisément ce qui le rend intéressant sans jamais le hisser au rang de grande réussite. Kristoffer Borgli filme le malaise avec une aisance presque insolente : dès les premières scènes, on sent qu’il veut prendre les codes de la romance contemporaine, leur donner un éclat très désirable, puis les tordre jusqu’à faire apparaître tout ce qu’ils contiennent de vanité, d’angles morts et de cruauté douce. Le film a de l’allure, une vraie façon de créer de l’inconfort sans surligner chaque intention, et surtout il repose sur deux présences qui captent le regard presque en permanence. Zendaya apporte une fragilité opaque très précieuse, quelque chose de contenu, de mobile, qui fait qu’on cherche sans cesse à lire derrière son visage. Robert Pattinson, lui, excelle dans cet art de rendre l’embarras presque organique ; il sait être drôle sans casser la nervosité de la scène, et il donne au film un flottement émotionnel assez singulier. À eux deux, ils tiennent longtemps un projet qui n’existe parfois que par leur trouble commun.
Là où le film me laisse plus réservé, c’est dans sa manière d’utiliser son idée centrale. Borgli aime les dispositifs qui mettent les personnages au pied du mur moral, et on reconnaît ce goût du cinéma qui observe les gens se décomposer sous le poids du regard des autres. Sur le papier, c’est passionnant. Dans les faits, The Drama donne parfois l’impression de confondre provocation et profondeur. Il soulève de vraies questions sur ce qu’on aime chez quelqu’un, sur la part d’ignorance qui fonde tous les couples, sur la difficulté de concilier l’intimité avec un jugement moral absolu, mais il n’explore pas toujours ces questions avec la précision émotionnelle qu’elles réclament. Par moments, on admire l’audace du geste ; à d’autres, on a la sensation que le film force sa singularité, qu’il appuie son inconfort pour être sûr qu’on le prenne au sérieux. Cette oscillation constante entre satire, trouble sentimental et noirceur psychologique crée une tension stimulante, mais elle finit aussi par empêcher l’ensemble de trouver une vraie fluidité. On reste accroché, sans être totalement emporté.
C’est finalement un film que je respecte davantage que je n’aime pleinement. J’y vois une œuvre ambitieuse, souvent brillante dans ses détails de jeu, dans sa gêne sociale, dans son refus du confort, mais trop consciente de son propre caractère dérangeant pour me bouleverser complètement. Ce n’est ni un ratage ni un coup de maître : plutôt un objet élégant, inconfortable, parfois fascinant, parfois un peu démonstratif, qui donne beaucoup à penser mais pas toujours autant à ressentir. Je comprends très bien qu’on puisse en sortir emballé par son culot et ses performances, comme je comprends qu’on puisse rester à distance devant une mécanique qui semble parfois préférer le malaise à la véritable émotion. C’est justement ce mélange de qualités réelles et de limites tenaces qui le rend recommandable sans le rendre inoubliable.
Spoilers:
Ce qui m’a plu dans The Drama, c’est que Kristoffer Borgli commence presque comme s’il voulait offrir un faux cocon. Tout est là pour installer l’idée d’un film sentimental contemporain très séduisant : un couple beau, intelligent, socialement impeccable, une semaine de mariage, des codes de comédie romantique à peine décalés, et puis tout se fracture d’un coup au dîner où Emma révèle qu’adolescente elle a planifié une fusillade scolaire sans jamais passer à l’acte. À partir de là, le film ne raconte plus seulement une crise de couple, mais la destruction brutale d’une image amoureuse. Le vrai sujet, ce n’est pas seulement ce secret, c’est le moment précis où Charlie comprend qu’il ne regarde plus la même femme alors qu’elle, extérieurement, n’a pas changé d’un millimètre. C’est une idée de cinéma redoutable, presque brillante, parce qu’elle force à se demander ce qu’on aime vraiment chez quelqu’un : une personne réelle, ou le récit cohérent qu’on s’est fabriqué sur elle.
Là où le film me retient de l’admirer totalement, c’est dans sa manière de gérer ce vertige moral. Borgli est très fort pour filmer l’embarras, les silences qui s’éternisent, les regards qui s’affolent, les scènes sociales qui deviennent des pièges. Robert Pattinson est remarquable dans cette panique molle, presque honteuse, qui transforme Charlie en homme à la fois blessé, mesquin, perdu et de plus en plus ridicule. Zendaya, elle, apporte au personnage d’Emma quelque chose de plus difficile à saisir, une douleur fermée, une manière d’être là sans jamais se livrer complètement, qui empêche le film de la réduire à son aveu. Mais plus The Drama avance, plus j’ai senti un déséquilibre. Le film prétend interroger la possibilité du pardon, la part irréductible du passé, la limite entre ce qui doit être jugé et ce qui peut être dépassé, mais il s’intéresse surtout aux secousses que cette révélation provoque chez Charlie. Emma devient parfois moins un être humain qu’un problème moral autour duquel les autres gravitent. C’est d’autant plus frustrant que le film, par éclairs, semble capable d’aller bien plus loin dans la complexité. Il y a de vraies scènes de malaise puissant, de vrai cinéma de l’inconfort, et en même temps une sensation persistante que Borgli adore tellement la provocation qu’il finit par se regarder lui-même provoquer.
C’est pour ça que j’en suis sorti partagé mais certainement pas indifférent. J’ai trouvé toute la dernière partie à la fois fascinante et un peu trop calculée : le baiser de Charlie avec Misha, la montée de la honte collective, Rachel qui finit par transformer la réception en règlement de comptes, puis ce final au diner où Emma et Charlie, encore en tenue de mariage, rejouent leur première rencontre comme pour tenter de recommencer à zéro, c’est à la fois très beau dans l’idée et légèrement appuyé dans l’exécution. J’aime que le film refuse la résolution propre, qu’il ne nous dise jamais clairement si ce recommencement est sincère, désespéré ou carrément toxique. J’aime moins qu’il confonde parfois ambiguïté et profondeur. Au fond, The Drama est pour moi un film intelligent, souvent saisissant, très bien joué, avec plusieurs scènes qu’on n’oublie pas, mais qui ne cesse de se heurter à sa propre prémisse. Il me captive davantage qu’il ne me bouleverse. Il me stimule davantage qu’il ne me convainc. Et c’est exactement pour ça que je le trouve recommandable sans le trouver grand : un film audacieux, troublant, parfois brillant, mais qui transforme un pari extrêmement fort en œuvre plus intéressante qu’accomplie.