J’ai retrouvé dans ce film ce que j’aime chez Reichardt : cette façon de raconter une histoire en chuchotant, en laissant les gestes, les silences et les petits frottements du quotidien faire tout le travail émotionnel. Ici, elle s’attaque à un terrain qui, sur le papier, promet le contraire de son cinéma : un braquage. Sauf que « braquage » est presque un mot trop bruyant pour ce qui se joue. On est davantage devant une idée de casse, un fantasme de coup d’éclat né dans un esprit qui confond désir et plan, orgueil et compétence. Le point de départ est simple, limpide : un homme un peu paumé, père de famille, ex-étudiant en art, décide de voler des tableaux dans un musée de banlieue. Et dès cette prémisse, le film annonce sa couleur : pas l’ivresse du crime parfait, plutôt la curiosité pour ce qu’un tel geste révèle d’une époque et d’un tempérament.
Ce qui frappe d’abord, c’est la mise en scène : elle refuse l’emphase comme d’autres refusent la facilité. La caméra observe, se tient à hauteur d’humain, et privilégie les distances justes. On voit les couloirs, les parkings, les intérieurs, les visages dans une lumière qui semble toujours un peu en retrait, comme si le film lui-même se méfiait de l’idée de spectacle. Cette retenue a quelque chose de magnifique : elle donne du poids à une poignée de secondes (un regard qui glisse, une phrase avalée, un pas qui hésite) et fait exister tout un monde social sans discours. Le décor des années 70 n’est pas exhibé comme un costume, il est respiré : une Amérique ordinaire, légèrement lasse, traversée par une agitation politique en fond sonore, mais surtout par une sensation de dérive intime. Le film a un vrai talent pour rendre palpable ce malaise diffus : l’impression que tout le monde joue un rôle, que certains y croient encore, et que d’autres décrochent doucement.
Et puis il y a Josh O’Connor, dont la présence tient le film comme une vis qui ne demande qu’à lâcher. Il compose un personnage à la fois sûr de lui et déjà fissuré, charmeur sans être aimable, capable d’élans presque infantiles et, l’instant d’après, d’une froideur qui dérange. Ce qui est fort, c’est que le film ne cherche pas à le rendre “cool” ni à le condamner à gros traits : il le laisse se dévoiler par petites preuves, parfois minables, parfois touchantes, souvent égocentrées. Autour de lui, Alana Haim apporte un ancrage d’une sobriété précieuse : elle existe sans surligner, elle tient la maison, le réel, la fatigue, et donne au film une tension souterraine qui n’a pas besoin d’exploser pour faire mal. Les seconds rôles sont utilisés avec intelligence, notamment Bill Camp, dont chaque apparition a ce mélange d’autorité tranquille et de déception rentrée qui raconte, à lui seul, un certain rapport à la respectabilité et à l’échec. Hope Davis, John Magaro et Gaby Hoffmann participent tous à cette impression que le film sait peupler un cadre, donner une densité à des existences sans transformer tout le monde en “personnage” démonstratif.
Là où j’ai été plus partagé, c’est précisément dans ce choix assumé de la déconstruction. Ceux qui attendent une mécanique de genre, une montée d’adrénaline, des retournements, une tension qui s’accumule comme un compte à rebours… risquent de rester à la porte. Reichardt s’intéresse moins à l’exploit qu’à la maladresse, moins au suspense qu’à l’après-coup moral, moins au “comment” qu’au “pourquoi”. C’est courageux et souvent brillant, mais ça peut aussi créer une distance. À force de refuser les pics, le film finit parfois par étirer ses creux : on admire la précision, on goûte l’ironie discrète du titre, on savoure des scènes qui ressemblent à des instantanés de vie, mais on peut aussi sentir que la matière dramatique s’éparpille. Il y a des moments où je me suis surpris à être plus fasciné par l’atmosphère que réellement saisi par l’élan du récit, comme si le film préférait la dérive à la nécessité.
Cela dit, même quand il me frustre, il me reste en tête. Parce qu’il a une idée très nette de ce qu’il raconte : non pas un “casse”, mais une illusion de maîtrise. L’anti-héros veut se prouver quelque chose, s’inventer une grandeur, arracher un morceau de beauté au monde public pour l’avoir à soi — et cette logique, sans qu’on vous la serve en slogan, résonne avec énormément de choses contemporaines : l’individualisme en roue libre, la confusion entre désir et droit, l’envie de laisser une trace sans savoir quoi construire. Le film regarde tout ça sans morale tonitruante, mais sans complaisance non plus. Il y a même un humour très sec, presque triste, dans la manière dont les détails pratiques (les trajets, l’argent, les gens qu’on embarque sans vraiment les comprendre) rappellent que les grands rêves tiennent souvent à des petites choses mal anticipées.
Au final, je ne le rangerai pas parmi les œuvres qui m’ont emporté du début à la fin, ni parmi celles que je recommanderais à n’importe qui les yeux fermés. En revanche, c’est typiquement le genre de film qui mérite d’être vu quand on aime un cinéma qui observe plutôt qu’il n’explique, qui préfère l’ambiguïté à la performance, et qui ose faire d’un récit potentiellement “spectaculaire” un portrait de la médiocrité humaine — pas la médiocrité méchante, plutôt celle qui se croit exceptionnelle et se cogne au réel. Je suis sorti à la fois admiratif et un peu sur ma faim : c’est une proposition singulière, tenue, intelligente, parfois captivante, mais aussi volontairement froide, un peu désossée, et pas toujours aussi prenante qu’elle se croit. Et c’est justement ce mélange de réussite évidente et de frustration tenace qui, pour moi, en fait un film intéressant… sans être un grand coup de cœur.