Pour écrire L’Étrangère, la réalisatrice Gaya Jiji s’est nourrie de sa propre histoire d’exil. Arrivée en France après avoir quitté la Syrie, elle voulait raconter non seulement le parcours administratif des réfugiés, mais aussi le sentiment plus profond d’être “étranger” à soi-même et aux autres. Le projet a mûri pendant près de sept ans avant de trouver sa forme définitive. Cette dimension autobiographique donne au film une approche très incarnée, loin du simple récit social.
Pour interpréter Selma, Gaya Jiji cherchait depuis longtemps une actrice capable d’exprimer à la fois la force et la fragilité du personnage. Le déclic est venu en découvrant Zar Amir dans Les Nuits de Mashhad. Bien qu’iranienne et non syrienne, la comédienne a convaincu la cinéaste par son expressivité et son vécu personnel marqué par l’exil. La question de la langue inquiétait d’abord la réalisatrice, puisque l’actrice a dû jouer en arabe et non en farsi.
Contrairement à beaucoup de récits sur l’exil tournés dans des métropoles cosmopolites, L’Étrangère se déroule à Bordeaux. Gaya Jiji voulait montrer une ville où Selma serait réellement isolée, loin des repères qu’elle aurait pu trouver à Paris ou Marseille. La mise en scène accompagne ce sentiment de déracinement : au début du film, les couleurs sont pâles et l’image légèrement floue. Plus Selma retrouve une forme d’équilibre, plus la photographie gagne en netteté et en chaleur.
La réalisatrice a privilégié une approche très sobre, avec peu de dialogues explicatifs et une grande attention portée aux silences. Le travail sur les regards entre Selma et Jérôme était central afin de faire exister leur relation sans effets mélodramatiques appuyés. Cette économie de gestes traduit aussi l’état de vigilance permanent dans lequel vit l’héroïne. Même les décors participent à cette sensation d’enfermement, notamment l’appartement en souplex de Selma, pensé comme une “cellule” autant qu’un refuge.
La musique occupe une place discrète mais essentielle dans le film. L’une des scènes-clés est accompagnée par une chanson de Asmahan, immense voix du monde arabe des années 1940. Figure libre et transgressive, la chanteuse fascinait la réalisatrice, qui voyait en elle un écho au parcours de Selma. Cette mélodie nostalgique permet au personnage de renouer brièvement avec ses souvenirs et sa féminité, après un long temps passé en mode survie.
Avec le triangle amoureux entre Selma, Jérôme et Iyad, Gaya Jiji voulait éviter toute vision figée des réfugiés. La cinéaste insiste sur le fait que son héroïne ne cherche pas uniquement à survivre ou à obtenir des papiers : elle veut aussi aimer, désirer et retrouver une vie intime. Ce choix narratif permet au film de dépasser le cadre politique pour devenir un récit d’émancipation féminine. Une manière aussi de montrer qu’une tragédie n’efface jamais complètement les sentiments.