Qui est le film ?
Présenté à la Berlinale 2025, Queerpanorama raconte les errances d’un jeune homme homosexuel, crédité sous le simple nom de “Je”, au fil de ses rencontres sexuelles et affectives dans un Hong Kong en mutation. Chaque rencontre devient un fragment d’identité, un miroir tendu à ce personnage sans contours fixes.
Que cherche-t-il à dire ?
Le film ne cherche pas à raconter une histoire mais à sonder un état : celui d’une jeunesse queer qui se définit moins par la revendication que par la quête de soi. C’est un film sur la forme que prend l’exploration de soi quand elle est routinisée, médiatisée et néanmoins terriblement réelle. Jun Li transforme la session de rencontres sexuelles en dispositif pour éprouver des manières d’être (anonymes, assumées, jouées ou avouées) et la somme de ces rencontres compose une cartographie intime et géopolitique du désir contemporain.
Par quels moyens ?
La structure en vignettes non chronologiques transforme la sexualité en pratique exploratoire plutôt qu’en répétition routinière. Chaque rencontre a sa « saveur ». Certains épisodes sont purement tactiles et anonymes, d’autres ouvrent des conversations qui dévoilent des histoires (viols scolaires, exils, deuils).
Le protagoniste, crédité « I », mais incarné de façon magnétique par Jayden Cheung s’identifie parfois au dernier homme rencontré, prenant son nom et sa profession pour le présenter au suivant. Ce stratagème est plus qu’un gimmick : il met en lumière la performativité de l’identité et la manière dont, dans la crise contemporaine du soi, la séduction devient un atelier d’essais identitaires.
Le film reconnaît la centralité des applis de rencontre : la conversation préalable sur l’application façonne la rencontre réelle. Jun Li montre combien la médiation numérique préfigure la performance in situ. Elle installe un contrat tacite, aligne des attentes, mais ouvre aussi la possibilité d’une dérealisation identitaire.
Les rencontres traversent Hong Kong et ses habitants transnationaux : un architecte allemand en deuil, un rent boy thaïlandais travaillant sans papiers, un post-grad iranien/DJ. Les conversations élargissent la question de la liberté (discussions sur l’Allemagne pré-réunification, sur les luttes civiques aux États-Unis, sur les manifestations de 2019 à Hong Kong) elles rappellent que la quête personnelle se déploie toujours dans un champ historique et politique.
Le choix du noir et blanc ne relève pas d’un simple effet esthétique. Il sert ici à épurer les corps, à désaturer l’érotisme pour mieux en révéler la vérité brute. L’absence de couleur renforce aussi la dimension documentaire du geste : une chronique sensorielle plus qu’un récit, un regard presque anthropologique sur la solitude queer.
La caméra, souvent immobile, cadre les personnages comme des figures d’un musée intime. Ces plans longs, parfois inconfortables, suspendent le temps. Ils laissent les gestes exister, mais exposent aussi la vulnérabilité du regard.
Jayden Cheung donne au personnage une palette : légèreté, gravité, humour, noirceur. Li réussit le tour de force de faire d’un personnage « très horny » un sujet philosophique : son nihilisme, ses pensées suicidaires, ses lectures (Hua Hsu) montrent que la sexualité est seulement une façon parmi d’autres de composer sa subjectivité.
Jun Li filme le sexe sans fard ni fétichisme. Ce n’est jamais la performance qui importe, mais la recherche d’un rythme commun entre deux corps. L’acte sexuel devient la grammaire secrète du film : un mode de connaissance où le désir remplace le dialogue. Chaque scène semble dire la même chose autrement “je veux te connaître” mais dans un monde où les mots échouent, le contact reste la dernière forme de vérité.
L’absence quasi totale de musique crée un espace d’écoute rare. Les bruits de la ville, le froissement des draps, les respirations étouffées deviennent la bande-son du désir. Cette attention au réel donne au film une dimension presque tactile. Le son n’accompagne pas l’image, il la révèle : il fait entendre ce que les mots retiennent.
Où me situer ?
Je sors du film impressionné, parfois dérouté, souvent touché. Queerpanorama n’est pas un film qui cherche à plaire, mais à persister dans la mémoire, dans la chair. Ce que j’admire, c’est la rigueur d’un regard qui ose la lenteur, qui refuse le spectaculaire pour atteindre une forme de vérité nue. Si le dispositif peut sembler répétitif, c’est précisément là que réside sa force : dans cette obstination à scruter le même geste jusqu’à l’épuisement. Peut-être que le film se replie parfois sur son esthétique, au risque de se distancier du trouble qu’il évoque.
Quelle lecture en tirer ?
Queerpanorama montre le sexe sans le céder au sensationnalisme, rendre visible le désir sans l’enfermer dans la psychologie triviale, et faire du film un espace où le politique et le personnel se renvoient la balle. Jun Li offre une forme nouvelle (galerie-montage, odyssée minimale, polylogue érotique) qui renouvelle l’écriture du désir sur écran.