Adapté du roman féministe de Li Ang, La Femme qui crie de Tseng Chuang-hsiang dresse un portrait sans concession de la violence conjugale et de l’asservissement des femmes dans la Taïwan rurale patriarcale. Une œuvre radicale, sobre et implacable, enfin restaurée en 2K.
"Le film est porté par une source littéraire explosive. La romancière Li Ang publie La Femme du boucher, qui s’inspire d’un fait divers réel et qui provoque immédiatement une onde de choc dans la société taïwanaise. Son récit d’une femme mariée de force à un boucher violent dénonce frontalement le tabou du viol conjugal dans la société confucéenne. Attirés par cette puissance transgressive, Tseng et son scénariste Wu Nien-jen, futur réalisateur de Une vie empruntée, en livrent une adaptation radicale, au style brut et à la narration retenue. À leurs côtés, une productrice dont la présence n’est pas anodine : Hsu Feng, révélée comme actrice par King Hu dans Dragon Inn (1967) puis A Touch of Zen (1971), où elle incarnait déjà des figures féminines souveraines, combattantes, au premier plan d’un cinéma qui leur faisait rarement cette place. En passant derrière la caméra pour produire La Femme qui crie, Hsu Feng prolonge ce geste, non plus en incarnant la femme forte à l’écran, mais en donnant les moyens à un film de regarder en face celle qu’on écrase."
"La domination patriarcale est en démonstration permanente dans cette œuvre qui n’épargne pas la jeune Ah-shih, contrainte de vivre avec un boucher qui la considère comme un bout de viande. Pas de considération pour les services domestiques, si ce n’est une petite pièce de temps en temps. Le parallèle est inscrit dans le décor même de la boucherie où le mari abat les porcs avec une routine indifférente. C’est le miroir exact de ce qu’il fait subir à sa femme dans l’espace conjugal en l’affamant et en la maltraitant. Tseng ne cherche pas à romantiser la violence, ni à la sublimer. Pas de syndrome de Stockholm tordu, pas de psychologie complaisante – juste une femme qui souffre en le faisant savoir à sa manière. C’est audacieux de montrer cela avec autant de radicalité, mais surtout avec un hors-champ d’une efficacité redoutable. Chaque fois qu’Ah-shih est abusée, elle pousse des cris qui deviennent immédiatement matière à ragots sordides dans le village. Son cri est pour le mari un indice de virilité, pour elle une expression de douleur pure, et pour les voisins, une tout autre histoire encore. Ce malentendu fondamental isole de plus en plus Ah-shih dans une noirceur qu’elle ne pourra pas contenir éternellement. Le film montre alors avec rigueur que la violence domestique ne se limite pas à un drame à deux, c’est tout un système qui torture la jeune femme."
"Ce qui distingue La Femme qui crie dans son propre contexte, et même face à des œuvres contemporaines traitant du même sujet, c’est précisément ce refus de toute consolation narrative. Tseng confie presque toute la narration intérieure d’Ah-shih au corps de Patricia Ha. Il n’y a pas de monologue ni de confidence où elle nomme sa souffrance. La caméra observe ses épaules qui se voûtent, son regard qui fuit, son rétrécissement progressif, plan après plan, comme si l’espace lui-même se refermait sur elle. [...] Le titre original, Sha Fu, signifiant littéralement « Tuer son mari », annonce déjà l’issue, sans mystère ni suspense. Il s’agit d’un titre qui pose un fait et qui déplace toute l’attention du quoi vers le pourquoi. L’intrigue avance inéluctablement vers ce point de rupture, discuté pour son impasse, pour ce qu’il révèle de ce que la féminité domestiquée et une société confucéenne entretiennent ensemble dans leur aveuglement."
"La dernière scène de La femme qui crie est une simple observation d’une maison vide, dont les détails racontent tout sans qu’un mot soit prononcé. Et l’ultime regard sur le visage éteint d’Ah-shih résume ce que le film cherche à démontrer, qu’il n’y a rien d’héroïque dans son geste. Il n’y a qu’un instinct animal qui a pris le dessus, toujours incompris par l’égarement d’une société taïwanaise rurale sur les femmes. Ah-shih disparaît alors, telle sa mère qui l’a laissée pour orpheline, telle une anonyme, avec une colère sourde que seuls les spectateurs pourront entendre."
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