Thomas Ngijol tente un truc : proposer un polar pur sucre, devant et derrière la caméra. Lui est un habitué du stand-up et de la comédie, parfois grinçante, il s’offre ici un rôle sérieux, celui d’un policier aussi intègre qu’autoritaire, assez peu sympathique, qui enquête dans les rues de la capitale camerounaise. Le roman qu’il adapte se déroule en Cote d’Ivoire, il a préféré le délocaliser au Cameroun, pays qu’il connait bien. Son film est assez court, 1h25 c’est même très court au regard des standard du moment. Mais il a choisi d’aller à l’essentiel et de ne pas perdre son temps en étirant inutilement les scènes, en multipliant les dialogues et les digressions inutiles. Accompagné d’une musique discrète mais sympa, il nous emmène dans le Yaoundé du peuple, celui des baraquements et des pannes de courant, des vendeurs à la sauvette, des pauvres qui détroussent les un peu moins pauvres qu’eux. Son film sent la poussière, la chaleur, on est totalement immergé dans cette capitale camerounaise qui fourmille de petites échoppes et de routes non bitumées. Pour un spectateur européen, c’est très dépaysant pour une enquête policière. Pas de doute son film est parfaitement tenu, filmé à hauteur d’homme, sans fioriture mais aves sérieux. Et le rôle principal du film, celui tenu par Thomas Ngijol lui-même, est l’archétype du type sérieux qui ne sourit jamais. Parfaitement à contre emploi, Ngijol campe un policier autoritaire. Toujours bien habillé, amulette à la main, il mène une enquête policière dans les règles de l’art, du mieux qu’il peut dans un pays qui ne lui facilite pas la tâche. Il est tout à son affaire et prouve ici qu’il n’est pas juste un showman ou un acteur de comédie. Ngijol est de toutes les scènes, le film tourne totalement autour de lui, au point d’éclipser tous les seconds rôles, qui sont pourtant nombreux. L’enquête policière en elle-même est assez conventionnelle : enquête de voisinage, interrogatoires, autopsies, perquisitions, reconstitutions, tapissage, tout est là. Tout est à la sauce africaine, sans moyens, souvent de façon un peu artisanale. Mais tout est là, et Zacharie mène son enquête dans les règles de l’art malgré tout. L’élucidation de l’enquête policière n’est pas l’intérêt numéro 1 du film, d’ailleurs ce crime est d’une banalité confondante. L’intérêt est ailleurs ; d’abord regarder dans les yeux la société camerounaise. Car viennent parasiter l’enquête des petites choses très locales :
les rivalités tribales, le népotisme (encoque que çà, c’est surement valable ici aussi), le clientélisme, les interrogatoires (très) violents, la corruption.
Quand on paye très mal les policiers, et bien ils rackettent et/ou détournent, et cela a ici des conséquences fâcheuses
. Zacharie, père de famille nombreuse
(et sur le point de s’agrandir encore, apparemment au grand damne du petit dernier qui bientôt ne sera plus le petit dernier)
se comporte en chef de famille comme s’il était dans son commissariat. Paternaliste avec ses collègues et flic dans sa propre famille ! Il exige de la rigueur et de la discipline en permanence, criant à tout bout de champs sur ses fils (il est même brouillé avec sa fille ainée) pour les maintenir au forceps dans ce qu’il estime être le droit chemin. Zacharie, il crie souvent, il juge, il distribue les mauvais et les bons points
mais les seules qui lui tiennent la draguées haute ce sont les femmes : la sienne, mais aussi sa mère et sa fille ainée. Si les garçons baissent les yeux devant l’autoritarisme paternel, les femmes n’ont pas peur de lui et lui disent ses 4 vérités.
Il a perdu très tôt son père, un héros de l’indépendance, alors il fait tout cela sans doute pour être digne de sa mémoire, mais il ne s’y prend pas toujours comme il faut. Cela dit, en dépit de ses défauts de père, c’est un policier intègre, méticuleux et respectueux des règles, très épris de justice. C’est bizarre d’écrire ça après l’avoir vu mener des interrogatoires ultra agressif et très peu déontologiques, mais c’est tout le paradoxe de ce policier camerounais droit sans ses bottes et de ce père de famille maladroit. « Indomptables » (titre un peu étrange que je ne comprends pas bien) est un film policier qui ne manque pas d’intérêt et qui a le mérite de ne pas ressembler aux films policiers que l’on voit partout, qu’ils soient français ou américains. Pas de doute, le film de Ngijol mérite qu’on lui donne sa chance.