Qui est le film ?
Avec La Voix de Hind Rajab, Kaouther Ben Hania choisit de s’ancrer dans une archive unique et irréductible, la conversation d’une enfant agonisante encerclée par les tirs, dans une voiture où git sa famille. Sa tension principale tient dans cette question : comment filmer l’infilmable sans l’absorber dans une dramaturgie ? Comment faire du cinéma sans détourner l’objet même qu’il cherche à rendre audible ? Le film veut répondre à l’appel de Hind en l’exposant. Il s’agit d’un geste risqué, moralement exposé, qui interroge la possibilité même de représenter un crime dont la seule trace conservée est un appel au secours.
Par quels moyens ?
Le premier choix, décisif, est d’ériger la voix de Hind en matériau fondateur. Le film se construit contre son propre désir de représenter, en admettant qu’aucune image possible ne rivalise avec la nudité du son. Ben Hania le sait et travaille précisément cette impossibilité. En plaçant la voix de la fillette au centre, le film transforme l’écoute en souveraineté morale : l’auditeur devient témoin contraint, face à un document qui ne tolère pas le détournement.
Pour organiser ce matériau brut, Ben Hania recourt au docufiction. Elle juxtapose l’archive et la reconstitution du centre d’appel du Croissant Rouge, service venant en aide. Ce dispositif permet de cartographier une chaîne de responsabilités : l’inertie militaire, les hésitations administratives, les protocoles qui paralysent au lieu de protéger. La fiction ne supplée pas le réel, elle l’encadre pour en montrer les angles morts. En d'autres mots, le recours à la fiction permet d’objectiver des chaînes de causalité qui, autrement, resteraient fragmentaires dans la seule bande audio.
L’effet paradoxal de cette construction est d’atténuer, à certains moments, la violence du fait. La mise en scène parfois télévisuelle, le didactisme de certains dialogues, la tension volontairement amplifiée rappellent que la cinéaste se place en auteur et non en simple transmetteur. Mais cette autorité est nécessaire pour faire sens. Là où l’archive frappe d’une manière brute, la mise en scène génère une tension de thriller qui, par sa logique narrative, peut fonctionner comme filtre. Ce qui ouvre une zone d’ambiguïté : gagne-t-on en intelligence politique ce qu’on perd en intensité immédiate ? Ce déplacement peut accroître la portée du document, mais aussi le convertir en spectacle émotionnel pour un public éloigné.
La position du spectateur est ainsi travaillée comme une épreuve. Entendre la voix enfantine jusqu’au bout est difficile ; c’est précisément cette difficulté que la réalisatrice cherche. Elle retire toute protection, toute distance consolatrice. Mais l’usage d’un témoignage réel comme moteur du film oblige à interroger la limite : honorons-nous la parole de Hind ou l’instrumentalisons-nous pour augmenter notre indignation ?
Enfin, le cadre du centre d’appel devient le théâtre d’un huis clos étouffant. Les parois vitrées, la circulation de l’information, le temps étiré donnent forme à une mécanique institutionnelle où chacun veut agir mais bute contre les structures. Le temps du film, compressé et tordu, restitue l’absurdité du déroulé réel, où huit minutes théoriques deviennent des heures. Les acteurs assument une tâche délicate : être instruments d’un réel qui les dépasse. Leur travail est souvent bouleversant, mais il est fragile, parce que soumis à une règle simple : ne jamais paraître substitut du vrai. Ben Hania ménage pourtant de beaux moments où la fiction se retire pour laisser l’archive occuper la première planche.
Où me situer ?
Je range La Voix de Hind Rajab parmi ces œuvres qui rappellent pourquoi le cinéma demeure un médium indispensable quand il affronte l’irreprésentable. C’est un film qu’il faut absolument avoir vu, ne serait-ce que pour mesurer l'ampleur du réseau de conséquences de cette guerre. Ben Hania y déploie une rigueur éthique rare, une attention scrupuleuse aux mécanismes de responsabilité, et surtout un courage admirable à admettre que toute mise en forme de la violence extrême est traversée d’impuissance. C’est un film dont on sort autrement.
Quelle lecture en tirer ?
Au fond, La Voix de Hind Rajab part d’un document sonore qui nous est déjà parvenu, que beaucoup ont ignoré, zappé, entendu en fragments, partagé, relayé, sans jamais véritablement l’écouter. Ben Hania prend acte de cette sidération sélective : tant que la tragédie ne nous touche pas directement, elle reste un bruit parmi d’autres, absorbé par le flux continu. Le film ne crée donc pas une couche narrative artificielle, il en expose la nécessité tragique : si ce récit doit exister, c’est précisément parce que nous n’avons pas pris la mesure du cri initial. La fiction devient alors la forme tardive et douloureuse d’une écoute manquée, l’effort du cinéma pour réparer, au moins une fois, ce que la circulation médiatique anesthésie.