Collapse s’inscrit à contre-courant des représentations classiques de la guerre. Anat Even filme un retour, celui d’une cinéaste confrontée à un lieu qu’elle a connu vivant et qu’elle retrouve vidé, transformé, presque méconnaissable. Ce kibboutz, autrefois ancré dans un quotidien agricole, devient un espace suspendu, où les traces humaines persistent sans présence réelle. Le film ne cherche pas à reconstruire une narration classique, il accompagne un état, une lente prise de conscience face à une réalité qui échappe à toute logique simple.
La singularité du projet repose sur un choix radical, celui de ne pas montrer directement la guerre. Ici, l’image se retire, laissant place au son, aux échos lointains des bombardements, à une tension diffuse qui traverse chaque plan. Cette absence visuelle oblige à reconsidérer le regard, à sortir d’une consommation immédiate des images pour entrer dans une perception plus sensible, plus instable. Ce qui est hors champ devient central, et Gaza, bien que jamais frontalement montrée, s’impose comme une présence constante, presque oppressante.
En parallèle, le film introduit un dialogue à distance avec Ariel Cypel, qui vient troubler toute tentative de lecture unique. Ce face-à-face indirect installe une contradiction permanente entre attachement personnel et analyse critique. Anat Even porte en elle une mémoire intime du lieu, tandis que son interlocuteur interroge plus frontalement les mécanismes politiques, historiques et idéologiques à l’œuvre. Cette tension n’est jamais résolue, elle devient au contraire la structure même du film.
L’œuvre questionne également la manière dont une société se raconte à travers son passé. La guerre apparaît comme un prolongement d’une mémoire collective, parfois instrumentalisée, qui nourrit un sentiment d’urgence et de légitimité. Pourtant, rien n’est affirmé de manière univoque. Le film ne désigne pas de camp, il expose des perceptions, des fractures, des incompréhensions. Cette position, volontairement inconfortable, empêche toute simplification.
Collapse propose une réflexion plus large sur le rôle du cinéma face à un conflit en cours. Comment filmer ce qui ne peut être saisi pleinement, comment donner à voir une réalité fragmentée, invisible, en perpétuelle évolution. En refusant les codes habituels du genre, le film privilégie une approche sensorielle et réflexive. Il ne cherche pas à conclure, ni à rassurer, mais à ouvrir un espace de pensée où le spectateur est invité à interroger sa propre manière de regarder.