Après trois comédies chorales et solaires, où la complicité féminine finissait toujours par recoller le groupe, Géraldine Nakache revient avec 94 minutes de portes fermées, de repas silencieux et de mari souriant. Le sujet arrive précédé de son lexique contemporain : le public connaît les termes avant d'entrer, et le "pervers narcissique" vient vite en tête. Le film, lui, promet de filmer ce que ce vocabulaire ne recouvre pas encore — la violence sans marque ni preuve, celle qui se produit à l'abri des regards et se raconte mal parce qu'elle n'a pas d'événement. Reste à savoir ce qu'une œuvre fait, formellement, quand elle entreprend de rendre visible une domination dont la définition même est de ne pas se voir.
Le premier plan montre Gil seule : elle ôte son vernis, ses bijoux, ses accessoires, puis descend dans le bassin du mikvé. Le film accorde à ce déshabillage toute sa durée, sans musique et sans contrechamp attendri. Jacques n'existe pas encore, et c'est de son absence que la scène tire sa force. Encore faudrait-il en rester là car l'ouverture contient déjà les deux décisions qui plomberont le reste. La première est fatale au récit : commencer par une femme visiblement mise au pas, c'est abattre ses cartes avant d'avoir distribué le jeu. Les allers-retours sur six ans ne montreront plus l'installation de l'emprise mais la vérification d'un diagnostic ; Jacques ne se transformera jamais, il se confirmera. La seconde est plus gênante encore. La religion, filmée ici comme pur dispositif de contrainte, devient ensuite un interlocuteur : dans les conversations avec le rabbin, on lui soumet le problème, on attend sa réponse — et cette réponse consiste à ne pas conscientisé ce que la femme est venue dire.
La rencontre à Dubaï se joue devant les vitres de l'aquarium, où Gil fait un malaise tandis qu'un requin passe derrière le verre. Le film installe un second symbole avant même d'avoir installé son personnage. La méthode annoncée voulait pourtant un homme crédible, souriant, socialement irréprochable ; l'image animale la contredit aussi cela d'emblée. Un détail de jeu fait mieux, et sans rien expliquer : le rictus imperceptible de Chokri lorsque Jacques déclare l'avoir sauvée.
Puis viennent les citation de la Torah en tête de chapitre, mention temporelle en surimpression. Le montage prend la parole et le texte sacré n'est jamais interrogé, seulement convoqué comme grille de lecture ; l'indication chronologique, elle, transforme les séquences en pièces cotées. On ne partage pas l'aveuglement de Gil, on consulte son dossier. Là se joue le vice de la structure entière : parce que le récit s'ouvre sur une femme déjà détruite, chaque retour en arrière arrive au spectateur comme un indice qu'il sait interpréter mieux qu'elle. Nakache soutient que le morcellement doit montrer que les faits sont sous nos yeux depuis le premier jour sans qu'on les voie. L'effet obtenu est inverse : nous les voyons tous, immédiatement, et nous en tirons une position d'altitude.
Au niveau du casting, Schneider arrive avec un visage marqué et rien dans son jeu ne fabrique l'aisance sociale du type qu'on invite à dîner, la drôlerie facile, l'art d'amadouer une belle-famille en un quart d'heure. C'est pourtant là que se recrute une emprise, dans la version de l'homme que voient les autres et que la femme ne peut opposer à personne. Reste l'autre moitié, et l'acteur la tient : les rages sont exactes, tenues, sans surjeu. On croit à l'homme qui hurle, jamais à celui qu'on a épousé. Chokri subit la symétrie du défaut : la douleur est physiquement juste, mais le rôle ne lui concède aucune joie résiduelle, rien de l'ambivalence par laquelle on continue d'aimer l'homme qui vous démonte. La subjectivité de Gil est construite en très gros plans sur son visage, jamais en champs qui donneraient ce qu'elle regarde ; on lui colle à la peau, on ne lui emprunte pas l'œil. Le procédé produit une belle asphyxie et offre une belle immersion. Deux acteurs justes pour la seconde moitié d'un mécanisme dont personne n'a filmé la première.
La séquence de maternité, placée plus tard, prouve pourtant que le dispositif peut travailler. Jacques interdit à la famille de Gil de monter voir le nouveau-né, prétexte la fatigue, et le couloir d'hôpital enregistre l'interdiction comme une prévenance de mari : aucun personnel n'a de raison de s'alarmer, aucune montée sonore ne signale que quelque chose vient d'être confisqué. La violence emprunte la grammaire du soin, et des tiers professionnels, dans l'exercice normal de leur fonction, la ratifient. Ce que la scène met au jour dépasse le couple : elle décrit une répartition sociale du consentement, où l'isolement d'une femme s'exécute avec l'assistance bénévole d'institutions occupées ailleurs.
Les babyphones disséminés dans les pièces, puis les images de vidéosurveillance, offrent au récit la panoplie du thriller domestique et lui coûtent sa thèse. Une heure durant, le film a établi que l'emprise est verbale, diffuse, sans trace, invérifiable ; il se dote soudain d'un objectif, d'un enregistrement, d'un coupable techniquement démontrable. Le frisson est là. Ce qui était un rapport social devient une affaire de police, et le spectateur récupère la preuve que l'œuvre s'était engagée à lui refuser. Même mouvement quand la psychiatre explique à Gil que son cerveau lui envoie des fausses nouvelles. Le savoir passe hors d'elle. Corrige ta perception, reviens à ce qui est raisonnable — c'est la phrase de Jacques, repeinte en bienveillance clinique, et le film ne s'aperçoit pas qu'il vient de rejouer sa propre mécanique. Cependant, l'enfermement est parfaitement rendu. La sortie, elle, devient impensable autrement que par une décision intime, et l'on comprend que le film n'a jamais eu l'intention d'en proposer une autre.
Une époque qui exige que la domination soit montrable finit par ne reconnaître que celle qui laisse des traces, et Si tu penses bien tombe dans le piège qu'il avait lui-même désigné. Rien à filmer, rien à produire devant un tribunal, voilà le sujet. Le film passe ensuite une heure à le rendre présentable — caméras dans le salon pour que la surveillance devienne un enregistrement, psychiatre pour que le trouble devienne un diagnostic, dates en surimpression pour que six ans de vie commune deviennent une chronologie opposable. Chaque preuve gagnée est une intuition perdue, et le prix se paie en manichéisme : un mari qu'on voit venir dès la première réplique, une épouse sans ambivalence. Restent des constats justes, l'isolement, la culpabilisation, ce revenu confisqué qui rend la porte plus lourde que les coups — mais mis au service d'une démonstration qui n'assigne au spectateur qu'une place, celle de l'homme averti qui, lui, aurait vu les signaux.