Il y a dans *Freeway* quelque chose de franchement excitant et quelque chose d’un peu épuisant, et c’est précisément de cette contradiction que vient son intérêt. Matthew Bright y détourne le conte du Petit Chaperon rouge en le plongeant dans une Amérique de motels, de misère sociale, de vulgarité agressive et de pulsions criminelles, avec Reese Witherspoon en adolescente en fuite et Kiefer Sutherland en faux bienfaiteur à la politesse vénéneuse. Le film, présenté à Sundance en 1996, est devenu avec le temps une œuvre culte davantage par sa circulation en vidéo et sa réputation sulfureuse que par son succès initial en salles, et cela se comprend très bien : ce n’est pas un film consensuel, c’est un film qui attaque, qui ricane, qui provoque, qui cherche la gêne autant que le plaisir.
Ce que j’y admire avant tout, c’est l’énergie presque insolente de Reese Witherspoon. On parle souvent de ses rôles plus tardifs, plus polis, plus immédiatement séduisants, mais ici elle a quelque chose de beaucoup plus dangereux. Elle ne demande jamais à être aimée, elle impose une présence. Son jeu est brut sans être brouillon, nerveux sans être démonstratif, et surtout très concret : on croit à cette fille parce qu’elle ne ressemble jamais à une “idée” de personnage trash écrite pour faire branché dans les années 90. Elle reste une personne, cabossée, vive, obstinée, traversée par une violence qui tient autant de l’instinct de survie que de la rage sociale. C’est elle qui donne au film sa colonne vertébrale morale, ou plutôt sa seule forme possible de vérité au milieu d’un univers de prédateurs, d’hypocrites et de dégénérés. Kiefer Sutherland, en face, comprend très bien le registre : il ne joue pas la menace réaliste, il joue la figure du loup, c’est-à-dire quelque chose d’à la fois humain, grotesque et symbolique. Le duo fonctionne remarquablement, et c’est même lui qui empêche *Freeway* de n’être qu’un exercice de style méchant.
Là où le film m’emporte moins, c’est dans sa manière d’être constamment enamouré de sa propre férocité. On sent l’intelligence satirique de Bright, son envie de dynamiter les faux discours moraux, les récits sensationnalistes sur le crime, les institutions sociales qui prétendent sauver les victimes tout en les abandonnant à leur sort. Sur ce point, *Freeway* est souvent très juste, et même plus fin qu’il n’en a l’air sous sa couche d’exploitation, de mauvais goût calculé et de trash tapageur. Mais il y a aussi des moments où le film confond violence de ton et acuité, où il croit qu’aller plus loin suffit à aller plus profond. Son humour noir est parfois ravageur, parfois un peu satisfait de lui-même ; sa cruauté peut être brillante, puis soudain adolescente ; et certaines outrances finissent par produire moins du malaise fertile que de la lassitude. On voit bien pourquoi certains critiques ont célébré son audace et d’autres rejeté ce qu’ils ont perçu comme une complaisance dans la provocation : le film a réellement les deux visages.
C’est d’ailleurs ce qui rend mon sentiment sur *Freeway* assez précis : ce n’est pas un grand film au sens plein, parce qu’il manque par moments de tenue, de mesure interne, de vraie maîtrise dans l’équilibre entre satire, thriller, conte perverti et comédie noire. Mais ce n’est certainement pas une simple curiosité non plus. Il a trop de personnalité pour cela, trop de nerf, trop de mauvaises manières, trop d’idées de cinéma qui cognent. La mise en scène, sans être toujours subtile, sait fabriquer un climat poisseux et nerveux ; les seconds rôles participent à cette impression de foire obscène ; et Danny Elfman apporte à l’ensemble une étrangeté supplémentaire, comme si le film hésitait sans cesse entre cauchemar de bas-fonds, farce malade et fable pop empoisonnée. Au fond, *Freeway* est un film que je respecte un peu plus que je ne l’aime : il est trop inégal pour que je m’y abandonne complètement, trop agressivement démonstratif pour me convaincre à chaque instant, mais bien trop vivant, trop singulier et trop bien porté par son actrice principale pour être relégué parmi les simples bizarreries des années 90. On en sort en se disant que ce n’est pas tout à fait réussi, mais qu’on a vu quelque chose qui ose, quelque chose qui mord, et surtout quelque chose qu’on ne confondra avec presque rien d’autre.