Il y a des films qu’on admire pour ce qu’ils accomplissent, et d’autres qu’on regarde avec une forme de fascination un peu contrariée, parce qu’on sent en permanence le grand film possible tapi à l’intérieur du film réel. *Complots* appartient très clairement à cette seconde catégorie. Sur le papier, tout ou presque me plaît : Richard Donner à la mise en scène, Brian Helgeland au scénario, Mel Gibson en taxi new-yorkais paranoïaque, Julia Roberts en point d’ancrage émotionnel, Patrick Stewart en figure glaciale de menace, Carter Burwell à la musique, et cette promesse très 90’s d’un thriller urbain où la folie individuelle, la manipulation politique et la romance bancale se poursuivent dans le même couloir. C’est un film de 1997, long de plus de deux heures, porté par un vrai casting de stars et accueilli à l’époque de manière très partagée, ce qui se comprend parfaitement aujourd’hui : il a assez d’idées, d’énergie et de personnalité pour séduire, mais aussi assez de maladresses de ton et d’étirements pour empêcher l’adhésion totale.
Ce que j’aime d’abord dans *Complots*, c’est sa nervosité de surface, sa manière de faire exister la paranoïa non pas comme un simple sujet de scénario, mais comme un état du cadre, du rythme, du corps. Dès que Mel Gibson entre dans le film, Richard Donner trouve quelque chose de très vivant : une allure fébrile, des tics, une vitesse de parole, une inquiétude transformée en moteur comique. Le personnage de Jerry Fletcher n’est pas seulement un “cinglé sympathique” écrit pour faire avancer l’intrigue ; il a quelque chose de profondément fêlé, triste, obsessionnel, presque enfantin dans sa façon de chercher désespérément des motifs là où le monde lui renvoie surtout du chaos. C’est là que le film est le plus fort : quand il avance sur cette ligne instable entre le burlesque nerveux, la pitié sincère et la peur diffuse. Mel Gibson y est excellent parce qu’il rend le personnage à la fois envahissant et vulnérable, pénible et touchant, excessif et humain. Il ne joue pas seulement un homme qui croit à tout ; il joue un homme que son propre cerveau épuise. C’est une vraie performance de déséquilibre, et c’est probablement la raison principale de voir le film aujourd’hui encore. La mise en scène de Donner, sans être virtuose au sens démonstratif du terme, sait très bien faire circuler cette énergie : on croit à la ville comme labyrinthe, à l’idée que le quotidien peut devenir une trappe, à cette sensation de danger qui naît d’un regard un peu trop insistant, d’un détail un peu trop répété, d’un silence qui arrive au mauvais moment. Le film crée vraiment, par instants, une atmosphère de paranoïa urbaine très séduisante.
Là où je reste plus réservé, c’est que *Complots* ne cesse presque jamais de s’éloigner de ce qu’il a de plus singulier pour se rapprocher de ce qu’on attend de lui comme grosse machine hollywoodienne. On sent très vite qu’il y avait potentiellement un film plus étrange, plus sec, plus dérangeant, peut-être même plus petit, caché sous cette version luxueuse. C’est exactement mon sentiment. Le début intrigue davantage qu’il ne rassure, le personnage principal dérange plus qu’il ne charme, le récit flirte avec une vraie bizarrerie, et puis peu à peu le film se normalise. Il explique trop, calibre trop, rassure trop. Ce n’est pas seulement un problème de scénario ; c’est un problème d’équilibre. Donner veut faire cohabiter le suspense, l’humour, la romance, la satire paranoïaque et la souffrance psychique, mais il ne trouve pas toujours la bonne hiérarchie entre ces registres. Résultat : certaines scènes paraissent sortir d’un thriller sombre, d’autres d’une comédie névrotique, d’autres encore d’un véhicule de star conçu pour ne pas trop troubler le spectateur. Il y a dans cette hésitation quelque chose de typiquement hollywoodien, au sens à la fois noble et frustrant du terme : le film veut être particulier tout en restant très accessible, étrange tout en restant aimable, malsain sans jamais devenir vraiment inquiétant. Et à force de chercher ce point médian, il perd une partie de sa force.
Julia Roberts, de son côté, est bonne, mais davantage comme présence stabilisatrice que comme personnage pleinement écrit. Elle apporte sa chaleur, son intelligence très lisible, sa capacité à faire exister une lassitude morale derrière le glamour, mais le film ne lui donne pas toujours de quoi rivaliser avec la singularité de Jerry. Elle fonctionne surtout comme un contrepoint : celle qui regarde, qui doute, qui mesure, qui réintroduit du réel. Ce n’est pas rien, mais cela produit aussi une asymétrie dans le couple dramatique. On ne sort pas de *Complots* en pensant à une grande relation de cinéma ; on sort surtout avec le souvenir d’un acteur qui mange le cadre et d’un film qui n’a jamais complètement décidé s’il voulait être une histoire d’amour abîmée, un thriller politique, ou une fable sur la fabrication de la peur. Patrick Stewart, lui, apporte exactement ce que le film attend de lui : une autorité froide, une menace clinique, quelque chose d’assez simple mais très efficace. J’aime aussi beaucoup la partition de Carter Burwell, qui ajoute une couleur instable, presque insidieuse, comme si le film essayait par la musique de retrouver la noirceur ou l’étrangeté qu’il édulcore parfois ailleurs. Cette bande-son fait partie de ce qui empêche *Complots* de devenir un simple divertissement interchangeable.
Ce qui me touche finalement dans ce film, c’est moins son intrigue que son rapport au délire. Il a été tourné bien avant que les théories du complot ne deviennent un bruit de fond permanent de la vie publique et numérique, et pourtant il saisit déjà quelque chose de très moderne : le vertige d’un homme qui ne supporte plus l’opacité du monde et préfère voir partout une logique cachée plutôt que d’accepter l’incohérence, le traumatisme, l’injustice ou le hasard. De ce point de vue, *Complots* reste étonnamment actuel. Mais il n’a pas, à mes yeux, la radicalité nécessaire pour transformer cette intuition en grand film malade et inoubliable. Il reste coincé dans un entre-deux : trop étrange pour être un pur blockbuster confortable, trop calibré pour être une authentique œuvre dérangée. C’est précisément ce qui le rend intéressant sans le rendre majeur. J’ai pris un vrai plaisir à le revoir pour son ambiance, pour son acteur principal, pour son idée de départ, pour sa texture de thriller paranoïaque des années 90, pour ce mélange de nervosité et de mélancolie qui affleure régulièrement. Mais je l’ai aussi trouvé trop long, trop inégal, trop soucieux de rentabiliser ses stars, et parfois presque timide face à sa propre folie. Au fond, *Complots* est un film qu’on peut aimer sincèrement sans jamais le défendre entièrement : un bon objet de cinéma populaire, vivant, parfois inspiré, souvent prenant, mais toujours un peu moins fort que ce qu’il promet dans ses meilleures minutes. Et c’est peut-être pour cela qu’il reste en tête : non comme un sommet, mais comme une occasion manquée très séduisante.