Comment se fait-il qu'un film comme Le Roi Lion, au propos nauséabond, puisse garder une aura aussi forte sur ses spectateurs ? Grâce à à ses visuels colorés, sa bande originale entraînante, et surtout, grâce à l'excellente caractérisation de ses personnages. Jamais Disney n'avait à ce point réussi à transposer les expressions humaines sur des animaux.
Néanmoins, la qualité esthétique de l'œuvre ne nous éblouit pas assez pour nous aveugler sur les inepties de son scénario. Le Roi Lion véhicule des idées résolument monarchistes. À commencer par le baptême royal de Simba, baigné d'une lumière divine, devant lequel tous les animaux se prosternent – y compris les proies des lions. Ce qui pose tout de suite la question suivante : pourquoi les proies acceptent-elles de légitimer le règne de leurs prédateurs ? Ce système s'approprie donc des pratiques humaines – la parole, l'héritage, le règne –, mais délaisse le réel qui va avec.
Mufasa tente d'expliquer à son fils, par une pirouette brinquebalante, que son règne inique s'inscrit dans le cycle de la vie, car les lions, lorsqu'ils meurent, deviennent de l'herbe qui servira de déjeuner aux herbivores. C'est oublier que ce mince carré d'herbes ne compense en rien tous les animaux que les lions ont dévoré de leur vivant ; par ailleurs, les proies aussi redeviennent de l'herbe.
Quitte à perpétuer une vision animale où les prédateurs, de facto, ont besoin de chasser pour se nourrir, on ne peut raisonnablement pas envisager que les proies, également douées d'esprit, cautionnent d'être chassées.
En poussant plus loin l'analyse, on note que les hyènes sont montrées comme des parias de ce système léonin. Elles ne sont pas invitées au sacre, se nourrissent de charognes, et vivent dans des terres désolées. Les lions ont le droit de chasser, mais pas les hyènes ? En quoi leur régime carnivore – qui, en plus, intègre des animaux déjà morts – pose un problème aux lions ? Est-ce pour garder l'exclusivité sur leur terrain de chasse qu'ils les écartent ?
Scar éclaire les hyènes sur leurs conditions, et cristallise leur sentiment d'injustice en renversant le pouvoir. Mais la pente ouvertement fasciste dans laquelle il les engouffre n'apporte que la dévastation. Même le ciel, représentation de l'assentiment divin, se couvre et fait pleuvoir des cordes. Tandis que le retour à la monarchie de Simba illumine à nouveau la savane…
On ne s'étendra pas sur le patriarcat affiché de Mufasa et la traversée hippie de Simba, ridiculisée et perçue comme une lubie de jeunesse. Le Roi Lion peut continuer de rayonner pour peu que l'on n'oublie pas la propagande ultra-conservatrice qu'il propage.