Le film Bamako met en lumière avec force et justesse une réalité accablante que vivent de nombreux pays africains : l’endettement chronique, la dépendance économique qu’il engendre, la privatisation croissante des services publics essentiels comme la santé, l’eau ou l’éducation, et l’abandon progressif de l’agriculture vivrière. Ces thèmes, d’une brûlante actualité, sont exposés avec une lucidité remarquable et dénoncent des mécanismes néocoloniaux et de la violence économique dissimulée derrière des logiques de développement qui profitent rarement aux peuples concernés.
Le choix de la forme adoptée par Abderrahmane Sissako, par le dispositif du procès est certes inhabituel, mais il est puissamment symbolique. Il ne s'agit pas d’un simple artifice rhétorique, mais d’un geste cinématographique audacieux, qui fait du cinéma un espace de parole pour les sans-voix, et place au centre du débat la responsabilité des institutions internationales. Là où certains voient une "déclamation pénible", je vois un exercice de justice poétique, un tribunal populaire qui dépasse la fiction pour convoquer l’Histoire.
Les voix de ce paysan affamé par son propre labeur ou celle de la femme chanteuse délaissée incarnent le quotidien déchiré par les conséquences concrètes de l’économie mondialisée. Leur douleur silencieuse, parfois sans sous-titres, n’a pas besoin de traduction pour être ressentie.
Bamako ne choisit pas entre esthétique et politique : il les marie pour faire naître une œuvre complexe, exigeante, profondément ancrée dans la réalité africaine. Là où un documentaire aurait sans doute aligné les chiffres et les témoignages, le film propose une méditation, une mise en scène métaphorique et profondément subversive. Il ne se contente pas d’informer, il ébranle, questionne, dérange. Formidable film!