Martin Ritt et Paul Newman auront tourné huit films ensemble. C’est pour chacun des deux la plus longue collaboration de leur carrière. Paul Newman qui ne dédaignait pas les associations de ce type quand il les jugeait fructueuses a aussi travaillé à quatre reprises avec Stuart Rosenberg, trois fois avec George Roy Hill et deux avec Robert Wise, Mark Robson, John Huston, Jack Smight, James Goldstone, Robert Altman, Richard Brooks ou Robert Benton. Enfin, il se sera dirigé lui-même en deux occasions.
Ce cinquième film en commun est tout simplement un remake de « Rashomon » d’Akira Kurosawa qui avait fait grand bruit à sa sortie sur les écrans en 1950, récoltant un Lion d’or à Venise et un Oscar du meilleur film étranger. Le procédé narratif inspiré du concept développé par Luigi Pirandello dans sa pièce « À chacun sa vérité » (1917) est depuis décrit comme l’effet Rashomon. À la suite du succès remporté par « Rashomon » le scénariste Michael Kanin avait écrit avec son épouse Fay une pièce de théâtre qui sera elle aussi plébiscitée par le public. C’est Kanin qui se chargera de l’écriture de « L’outrage ».
Martin Ritt souhaite pour son dixième long métrage adapter la pièce en la transposant dans l’Ouest américain. Venant de triompher avec « Le plus sauvage d’entre tous », Martin Ritt n’a pas oublié que « Les sept mercenaires » (1960) de John Sturges devenu très rapidement un film mythique était directement inspiré des « Sept Samouraïs » (1954) d’Akira Kurosawa. Le lien entre les deux films semble dès lors évident. Il propose à Paul Newman le rôle d’un bandit mexicain sans scrupule accusé du meurtre d’un riche propriétaire terrien sudiste (Laurence Harvey) en voyage avec son épouse (Claire Bloom). Pour l’occasion, Martin Ritt a monté sa propre société de production.
Selon le procédé évoqué plus haut,
il s’agit de voir comment à l’occasion d’un même événement (de préférence dramatique) plusieurs versions des faits complètement opposées peuvent s’affronter suivant les sensibilités ou les intérêts de chacun. C’est à partir de la rencontre fortuite de trois hommes (Edward G. Robinson, William Shatner et Howard da Silva) sur le quai d’une gare de chemin de fer fantomatique perdue en plein désert que les différentes versions sont évoquées à l’aide de flash-back.
L’entreprise qui pouvait paraître séduisante cherchant à rendre compte de la complexité d'une nature humaine versatile, est assez vite plombée par la lourdeur de la mise en scène de Martin Ritt que l’on a connu plus inspiré, peut-être rendu fébrile par les espoirs qu’il fondait sur la réussite de son projet.
Paul Newman grimé en mexicain semble de prime abord assez peu crédible ne dégageant pas la sauvagerie supposée habiter Juan Carrasco. Anthony Quinn lui-même d’origine mexicaine aurait sans aucun doute été plus indiqué. Plutôt statique malgré la très belle photographie en noir et blanc du grand chef opérateur James Wong Howe, l’intrigue qui aligne les poncifs de manière trop scolaire peine à totalement convaincre malgré l’implication de Claire Bloom qui avait déjà joué le rôle sur scène au côté de Rod Steiger et la présence toujours hiératique de Laurence Harvey.
« L’outrage » est inégal à l’image de son réalisateur qui alternera véritables réussites (« Le plus sauvage d’entre tous », « L’espion qui venait du froid », « Hombre », « Traître sur commande », « Le Prête-nom », « Norma Rae ») et films impersonnels. Quant à Paul Newman pas très à l’aise, lesté du grimage dont Ritt l’a affublé, il bataille ferme pour finir par délivrer une prestation convenable même si pas totalement convaincante. Pour « Hombre », sa dernière collaboration avec Ritt trois ans plus tard, cette fois-ci jeune blanc élevé par les Indiens, il aura plus de chance, son réalisateur fétiche se saisissant bien mieux du sujet.