Bonne nouvelle : Christopher Nolan est revenu à un rythme de narration plus posé, mieux dosé, plus efficace. Dans ses Batman revisités et dans Inception, le réalisateur ne semblait avoir qu'une stratégie : foncer pied au plancher du début à la fin et en mettre plein la vue. Stratégie aussi ébouriffante que soûlante parfois. Là, il prend le temps de bien ancrer son histoire. La Terre se meurt. Les hommes reviennent à l'essentiel - cultiver pour se nourrir - et deviennent par la force des choses plus terre à terre. Oubliés, les rêves de conquêtes spatiales : on enseigne dans les écoles que les premiers pas de l'homme sur la Lune n'étaient qu'une mascarade inventée par les États-Unis pour que les Russes se ruinent en projets concurrents... Mais Cooper, ex-pionnier de l'espace reconverti paysan, a toujours un oeil rivé sur le ciel. Et c'est lui que l'on va suivre dans un périple interstellaire initié par la NASA (devenue une société scientifique secrète et underground), à la recherche de nouveaux mondes potentiels. Voilà une bonne base de départ, développée ensuite sur un rythme varié qui donne du temps au discours scientifique comme à l'action spectaculaire. Nolan offre même quelques moments de contemplation et donne surtout plus de place à l'humain qu'aux effets toc-toc-boum-boum. Le film est ainsi plus sobre que ce à quoi on pouvait s'attendre. Et ça marche bien, à quelques réserves près.
Globalement, Interstellar est une synthèse appliquée des grands succès de la SF "spatiale" ou "extraterrestre" depuis la fin des années 1960. On y retrouve une odyssée de l'espace à la Kubrick (2001), un propos scientifico-philosophico-compliqué à la Tarkovski (Solaris), un aspect "survival" à la Cuarón (Gravity)... Mais aussi de l'émotion familiale à la Spielberg (Rencontre du troisième type, La Guerre des mondes). Bref : du physique, du métaphysique et du lyrique. Il y en a pour tous les goûts. On peut s'agacer de certains accents trop appuyés (notamment dans la relation père-fille), mais l'ensemble se tient.
Ce qui surprend le plus, c'est tout le background scientifique du film. On est dans de l'hyper-science-fiction nourrie par les thèses de physiciens et astrophysiciens (Kip Thorne, qui a collaboré au scénario, ou Carl Sagan). Il est question de trou noir et de trou de ver, de gravité et de relativité, de transcendance de l'espace et du temps, et donc des limites de la perception et de la connaissance humaines. C'est riche et intéressant, mais probablement trop complexe pour un film hollywoodien. Les raccourcis scientifiques et logiques, nombreux, mettent parfois à mal la vraisemblance, la lisibilité et la fluidité du scénario. Dans le même registre critique, il y aussi certainement trop de matière dramatique dans le dernier quart du film, trop d'idées, trop de rebondissements, trop de conclusions pour que jaillisse un vrai trouble, intellectuel ou émotionnel. Le film mise à fond sur des domaines analytiques et romanesques, exploités (étirés...) en longueurs. On l'aurait peut-être préféré plus court, plus gracieux, plus allusif. Par exemple en laissant aux fantômes un peu de leur mystère... Mais on se prend quand même facilement au jeu et aux enjeux de cette belle entreprise divertissante, stimulante sur les plans visuel et sonore. Et louable dans son ambition.