Il y a des films qu’on n’aime pas seulement pour ce qu’ils racontent, mais pour la manière presque physique qu’ils ont de se jeter sur nous, de respirer trop fort, de parler trop vite, d’aimer trop mal. *She’s So Lovely* est de ceux-là. C’est un film de 1997 réalisé par Nick Cassavetes à partir d’un scénario de John Cassavetes, porté par Sean Penn, Robin Wright Penn et John Travolta, et cette généalogie compte énormément : on sent à chaque scène le poids d’un héritage, d’une certaine idée du cinéma comme désordre affectif, comme exposition brute des nerfs, comme vérité arrachée à même les visages plutôt que construite par une mécanique de scénario impeccable. Sean Penn y a d’ailleurs reçu le prix d’interprétation masculine à Cannes, et cela n’a rien d’anecdotique : le film repose d’abord sur une intensité d’acteur, sur une façon de rendre l’excès presque bouleversant.
Ce qui me frappe le plus dans *She’s So Lovely*, c’est sa capacité à rendre l’amour profondément peu recommandable sans jamais le vider de sa charge romanesque. Le film ne cherche pas à rendre ses personnages exemplaires, raisonnables ou même toujours compréhensibles ; il les regarde comme des êtres qui vivent tout de travers, mais qui vivent vraiment. C’est là sa force, et aussi sa limite. Sean Penn est incandescent, au point de donner au film une température que la mise en scène seule n’atteindrait probablement jamais. Robin Wright Penn possède une fragilité nerveuse qui convient bien à cette histoire d’attachement cabossé, et John Travolta, quand il entre dans le jeu, apporte une autre énergie, plus posée en apparence, plus souriante, mais pas moins trouble. On comprend très bien pourquoi plusieurs critiques de l’époque ont sauvé le film essentiellement pour ses comédiens : il y a ici une matière humaine, une fébrilité, une usure, un mélange de tendresse et d’épuisement qui passent d’abord par les corps, les voix, les regards, bien avant de passer par la construction du récit.
Mais c’est aussi un film qui me laisse à distance au moment même où il m’impressionne. J’y vois moins une grande réussite qu’un objet troublant, souvent beau, parfois très juste, mais inabouti. On sent constamment la promesse d’un film immense sur la folie amoureuse, sur la dépendance affective, sur ces gens qui s’abîment ensemble et appellent cela de la fidélité, sauf que cette promesse n’est jamais totalement tenue. Nick Cassavetes filme bien les heurts, les fêlures, les comportements imprévisibles, mais il n’a pas la sauvagerie organique ni la durée émotionnelle de son père ; plusieurs critiques ont d’ailleurs relevé ce décalage entre la matière cassavetienne du scénario et une réalisation plus cadrée, plus sage, parfois simplement moins profonde. Là où John Cassavetes faisait naître des révélations intérieures à partir de la gêne, de la répétition, de l’épuisement même des scènes, *She’s So Lovely* donne parfois l’impression de résumer trop vite des personnages qui auraient eu besoin de davantage de temps pour nous déchirer vraiment. Le film touche souvent juste, mais il s’interrompt avant d’atteindre cette zone rare où un drame cesse d’être intéressant pour devenir inoubliable.
C’est pour cela que je le trouve à la fois attachant et frustrant. Il y a dans *She’s So Lovely* quelque chose d’indéniablement vivant, presque dangereux par instants, et je préfère toujours un film inégal mais habité à un film parfaitement réglé et sans âme. Pourtant, je ne peux pas faire semblant de ne pas voir ses déséquilibres : certaines scènes ont une puissance formidable, puis le film retombe dans une forme d’esquisse un peu raide ; certains personnages existent avec une intensité bouleversante, puis se retrouvent réduits à une fonction dramatique ; certaines idées sur le couple, la mémoire affective et l’impossibilité de “guérir” de certaines passions sont magnifiques, mais elles cohabitent avec des simplifications qui empêchent le film d’être aussi profond qu’il voudrait l’être. Au fond, c’est un film que je respecte plus que je n’adore, un film que je trouve souvent remarquable sans pouvoir le qualifier de grand, un film dont je comprends très bien qu’il ait divisé : il a le prestige du beau chaos, l’éclat des grands interprètes, la noblesse d’une œuvre blessée, mais aussi les manques très visibles d’un geste qui n’atteint pas tout à fait sa plénitude. Et c’est précisément dans cette tension entre fascination sincère et réserve tenace qu’il trouve, à mes yeux, sa vraie place.