Voilà maintenant plus de 2 jours que j'ai visionné Funny Games et à vrai dire qu'avec l'euphorie retombée, mon admiration envers ce film n'en reste pas moins intacte. Je connais assez peu M. Haneke mise à part son "Amour" de 2012 qui fut pour moi déjà une grosse claque pour sa force dramatique.
Et Funny Games, film qui a tant fait parlé à son époque ne déroge pas à cette règle.
L'histoire s'inscrit dans un semblant de réel calculé au millimètre, dont l'horreur va peu à peu s'inviter, ce qui rend ce décalage très marquant.
Au delà de la violence crue et insidieuse qui est montrée à l'écran et la réflexion sur notre rapport à la violence dans le cinéma, il me semble que le discours est plus fondamentalement politique que ça.
On suit une famille aisée (le détail est important) qui part en vacances dans une demeure au bord d'un lac pour un séjour au rythme de pêche et partie de golf.
L'introduction insidieuse et progressive des 2 antagonistes est là non plus pas hasardeuse.
Et la tension commence réellement à monter dans la scène de la cuisine où le premier visiteur demande à emporter des œufs. On sent directement qu'il y a quelque chose qui cloche chez ce jeune garçon.
L'oppression suivie par l'arrivée du second antagoniste va propulser le film dans une scène de violence avec le père qui ne fera qu'aggraver la situation.
Et c'est là qu'on commence à comprendre le mécanisme d'opération de ces 2 antagonistes paraissant courtois, élégants, et d'un tempérament calme.
Point de détail très important: la violence surgit tout le temps de la famille elle-même, en réponse à l'oppression psychologique que ces deux infligent. Ce qui leur permet d'exercer leur violence toujours en réponse à celle-ci en la justifiant en conséquence comme légitime.
Quand la mère demande au premier de quitter la maison, elle transgresse la fiction de leur “gentillesse” ce qui amène à une sanction.
Quand le père ne joue pas le jeu verbal, ou tente de réagir, il est frappé physiquement.
Quand le fils s’échappe, il est rattrapé et exécuté, hors-champ, sans émotion.
Cette violence est réactive et toujours au nom de la non conformité à leur volonté.
Une volonté d'ailleurs qui n'a pas de nature autre que de ne pas être entravée. Une violence qui repose donc sur un principe, bien plus que sur une hystérie ou une idéologie quelconque à la différence de nombreux films.
Et c'est là que le film devient politique.
Ce sont des personnages qui n’ont pas besoin de motivation psychologique. Ce sont des exécutants d’une logique, d'un principe. Le film n’est pas un drame psychologique, c’est la présentation d'un dispositif.
Et je pense qu'avant même de parler de fascisme, c'est surtout la question libérale qui est pointée du doigt, et comment le fascisme s'introduit en elle.
Parce que comme le dit le titre du film, tout est un jeu. Dans une société libérale, tout devient jeu ou spectacle. Même la mort peut être un divertissement tant qu'elle est bien "mise en scène" (le cinéma en premier responsable). Ils sont bien habillés, polis, ne hurlent jamais. Ils respectent en apparence toutes les règles de la civilité libérale et c’est ce qui rend leur violence plus insidieuse.
Ils incarnent la perversion du discours libéral : "On vous a rien imposé, vous pouviez dire non."
Autre point important, c'est l'absence d'aide à proximité de chez eux (pour les raisons qu'on connaitra après) mais c'est justement cet isolement ressenti et l'indifférence de ce qui s'est passé autour qui les rend vulnérables. C'est l'atomisation sociale totale.
En plus de cela, c'est aussi le spectateur qui devient complice par passivité. Et Haneke nous le dit à travers ces multiples regards caméra qui brise le 4e mur. Haneke le dis implicitement: nous sommes là, nous regardons, nous faisons rien, parce que nous sommes justement libre.
Une société qui pousse l’individu à être libre de tout, détaché de tout, privé de communauté, de morale collective, de responsabilité partagée n’engendre pas l’harmonie, mais le chaos froid, méthodique.
Et dans ce chaos, les plus cyniques et les plus cruels s’imposent, parce qu’ils jouent mieux les règles du jeu, ce qui provoque ce fameux terrain fertile pour le fascisme.
Et si vous pensez que je vais trop loin, un élément extrêmement symbolique représente cet aspect: la maison de vacances.
La maison de vacances comme métaphore de la propriété privée.
Et des éléments cinématographiques qui font symboles de propriété bourgeoise, il y en a dès le départ avec ce fameux portails blanc, l'opéra dans la voiture, le golf évidemment, etc.
Et là le dénouement important, c'est cette illusion de confort et de sécurité qui se retourne contre eux en les isolant.
Quand l'enfant veut fuir, un plan bien appuyer insiste sur l'échec de l'enfant à surmonter le portail.
Quand la femme veut fuir, elle essaie même de couper le grillage avec un sécateur.
Ce fantasme libéral crée de la vulnérabilité, pas de la protection.
Ce n’est pas une forteresse, c’est un piège décoré d’un vernis de réussite.
C’est le monde libéral bourgeois lui-même qui est assiégé de l’intérieur, par ses propres contradictions : la liberté qui devient isolement, la sécurité qui devient enfermement, la civilité qui devient impuissance...