Il y a eu tellement de westerns par le passé que le public a fini par s’en lasser, faisant tomber en désuétude le genre, et plongeant en même temps les sociétés de production dans la frilosité à financer de tels projets. Malgré tout, Ed Harris parvient à bousculer la fourmilière en authentique cinéaste qui croit encore en la vitalité du genre. Pour ce faire, il a su utiliser les codes et les figures propres au western : l’arrivée de deux cavaliers inconnus qui attisent la curiosité de la population d’une bourgade, la main qui s’approche doucement et le plus discrètement possible de la crosse du revolver, l’intensité des duels lors des regards échangés, et le costume noir du personnage principal qui ne se fait précéder que par sa réputation, celle d’avoir su ramener "la paix et le calme dans des villes où plus aucune loi n’avait cours" (propos recueillis dans le synopsis). Mais qui est donc cet homme ? Eh bien c’est le marshal Virgil Cole (Ed Harris), affublé de son binôme Everett Hitch. Son apparition n’est seulement due qu’à la disparition du shérif de la ville, parti arrêter quelques hommes de mains de Randall Bragg (Jeremy Irons), un puissant homme qui fait régner l’inquiétude au prix de méthodes quelques peu expéditives. La scène d’ouverture est là pour implanter efficacement le contexte et tend à inscrire en même temps "Appaloosa" dans les westerns classiques. Le spectateur verra définitivement son attention accrochée par la première confrontation entre Virgil Cole et Randall Bragg, arbitrée de loin par l’œil attentif de Hitch. La tension est palpable, et à partir de là le spectateur sait que la trame va se bâtir autour de cet affrontement entre ce propriétaire aux agissements peu avouables et ce marshal affublé de son fidèle adjoint. Pour qu’un film s’y attarde dessus, le spectateur devine aussi que cet affrontement va être compliqué. Pour être compliqué, ça va être compliqué mais pas comme le spectateur peut s’y attendre. En effet, les scènes d’action sont peu nombreuses : pas ou peu de grandes fusillades, ni de grands duels, pas plus que de grandes chevauchées épiques comme le spectateur l’attend le plus souvent des westerns pour la bonne et simple raison que ces éléments ont fait baigner le genre dans l’âge d’or voilà déjà quelques décennies. C’est plutôt l’apparition des personnages secondaires qui apportent leur lot de complications, à commencer par cette Allison French (Renée Zellweger), une jolie femme raffinée, éduquée, et qui en prime sait jouer du piano. Mais ça ne se limite pas qu’à elle. D’autres personnages (dont je tais volontairement le nom afin de ne pas trop en révéler) jouent leur rôle dans les complications, en apportant des retournements de situations qui finalement apportent de la matière à un scénario on ne peut plus classique. Malgré cette mouture classique, le spectateur pourra noter qu’un brin d’humour a été incorporé. Juste ce qu’il faut : dans les répliques, en relation directe avec les situations. Certaines échanges entre Cole et Hitch prêteront à sourire, ainsi que la séquence où le shérif casse les dents à un cavalier, ou encore la gêne limite infantile qui secoue Cole dès lors qu’on parle de Madame French. Sur une musique discrète et pourtant bien présente dont seul le thème principal se fait remarquer, le spectateur assistera à une implacable chasse à l’homme ponctuée de plans sublimes mis en valeur par la lumière mise à disposition. Ed Harris a un véritable sens du cadrage, c’est indéniable. Car non seulement il se joue de la pénombre dans laquelle les silhouettes se détachent pour en faire des plans inoubliables, mais en plus il a su capter les émotions par lesquels passent ses personnages principaux. Ainsi, Cole et Hitch nous paraissent irrémédiablement sympathiques en nous faisant partager leur complicité et leur personnalité contrastée : Cole est un dur au cœur tendre, tandis que Hitch est un ténébreux humain et empli de principes. Ed Harris nous gratifie aussi de quelques plans natures magnifiques, comme ce splendide lever de soleil comme si nous y étions. De plus il sait manier la caméra, glissant d’un personnage à un autre sur une seule séquence, avec pour transition la vue sur les montagnes rocheuses où le spectateur se surprend à tenter d’apercevoir quelques part sur la crête quelqu’un en train d’épier. Oui, "Appaloosa" est un western sympathique à suivre, et on regrette presque que ça se termine comme ça se termine tant la sortie parait facile. Car la fin manque de panache, sans compter qu'elle entre en totale contradiction avec les résolutions prises par Randall Bragg, dans la peau duquel Jeremy Irons a étonnamment fière allure.