Francis Ford Coppola est un nom gravé dans l’histoire du cinéma. Du Parrain à Apocalypse Now, il a sculpté des œuvres intemporelles qui ont redéfini le septième art. Mais après des décennies d’attente, après des années à murmurer le mythe de Megalopolis, on se demandait si le projet n’allait pas être une nouvelle pierre angulaire de son œuvre. Malheureusement, le film n’est ni une renaissance, ni un désastre total, mais un colosse aux pieds d’argile : ambitieux, parfois brillant, mais irrémédiablement bancal.
Megalopolis se déroule dans une New York alternative, baptisée Nouvelle Rome, où l’architecte visionnaire César Catilina (Adam Driver) rêve d’un avenir utopique. Son projet pharaonique, une ville idéale bâtie sur les ruines du monde ancien, est entravé par le maire Franklyn Cicero (Giancarlo Esposito), une figure politique corrompue, adepte du statu quo. Autour de ce duel idéologique gravite une galerie de personnages aussi fascinants qu’inégaux : une animatrice télé avide de pouvoir, un milliardaire sénile, un populiste opportuniste et une chanteuse pop dont la virginité devient un enjeu médiatique.
L’intrigue, qui aurait pu être un opéra cinématographique captivant, s’enlise dans une narration chaotique. Coppola accumule les thèmes et les ambitions sans jamais les canaliser dans une structure claire. La politique, l’art, la décadence, la révolution, le rêve américain… Tout est là, mais rien n’est maîtrisé. Chaque scène semble osciller entre la fresque grandiose et l’improvisation brouillonne, comme si le film hésitait sans cesse entre la réflexion profonde et l’excès théâtral.
Là où Megalopolis aurait pu briller par son esthétique et son audace visuelle, il se heurte à un problème fondamental : son absence de cohérence stylistique. Coppola mélange les influences – du péplum romain à la dystopie cyberpunk, en passant par le théâtre shakespearien – mais au lieu d’unir ces éléments en une alchimie singulière, il enchaîne des séquences qui peinent à s’articuler. Certaines scènes évoquent la majesté de Metropolis (1927), d’autres ressemblent à un spectacle de fin d’année étrangement mis en scène.
Les effets spéciaux sont un autre point de rupture. Autant certaines séquences impressionnent par leur ampleur, autant d’autres trahissent un budget mal réparti et des choix esthétiques douteux. On passe de plans dignes d’une superproduction à des images d’une artificialité dérangeante, parfois à la limite du kitsch involontaire. Ce manque de finition nuit à l’immersion et empêche Megalopolis d’atteindre la puissance mythologique qu’il ambitionne.
Avec un tel projet, on aurait pu s’attendre à des performances mémorables. Pourtant, le film peine à offrir un terrain de jeu propice à son casting prestigieux. Adam Driver, censé incarner un génie visionnaire, oscille entre le stoïcisme et des envolées dramatiques qui frôlent parfois l’auto-parodie. Son César Catilina manque de subtilité et d’épaisseur émotionnelle, rendant difficile toute empathie pour son combat.
Giancarlo Esposito, pourtant excellent acteur, est sous-exploité dans le rôle de Cicéron, réduit à un antagoniste trop unidimensionnel pour être crédible. Aubrey Plaza tente d’insuffler un peu de malice et d’énergie, mais son personnage, Wow Platinum, est un pastiche à la limite du grotesque. Seule Nathalie Emmanuel parvient à sauver l’honneur en incarnant Julia Cicéron avec une sensibilité plus nuancée, mais son rôle est cantonné à celui d’une muse tragique, sans véritable arc narratif.
Quant à Shia LaBeouf, en roue libre totale, il livre une performance qui oscille entre le génie et le ridicule, dans un rôle de démagogue populiste trop caricatural pour être menaçant. Son personnage aurait pu être le reflet d’une époque troublée, mais il se transforme en une caricature grotesque qui affaiblit le propos du film.
Megalopolis prétend être une réflexion sur l’avenir de la civilisation, sur le rôle de l’utopie et le pouvoir de l’art pour changer le monde. Pourtant, son message est noyé sous une avalanche d’idées mal exploitées. L’opposition entre César et Cicéron aurait pu donner lieu à un duel idéologique fascinant, mais elle se limite à des confrontations verbeuses où chacun campe sur ses positions.
Le film tente d’exalter l’idéalisme face au cynisme politique, mais le spectateur peine à comprendre ce que Megalopolis veut réellement défendre. Faut-il voir en César un visionnaire ou un mégalomane ? Son projet est-il un espoir ou une folie ? Coppola semble hésiter lui-même, rendant le film aussi opaque que prétentieux.
Si le film vacille tout du long, son dernier acte finit par le précipiter dans l’absurde. Alors que l’intrigue aurait pu s’achever sur une note grandiose, elle sombre dans une suite d’événements improbables, mêlant chaos, révélations inutiles et résolutions bâclées.
Le point culminant du film, qui aurait dû être un moment de tension dramatique, se transforme en une scène surréaliste où des foules en délire changent de camp en une fraction de seconde. Et que dire de la toute dernière séquence, où des enfants récitent un serment futuriste face caméra, brisant tout ce qui restait de subtilité ? Un final aussi pompeux qu’incompréhensible, qui laisse le spectateur plus perplexe qu’ébloui.
Megalopolis n’est ni un désastre absolu, ni un chef-d’œuvre incompris. C’est un film d’une ambition indéniable, porté par un réalisateur qui a refusé tout compromis, mais qui s’est perdu dans sa propre grandeur. Il contient des éclats de génie, des idées fascinantes, des moments de pure beauté… mais aussi des longueurs interminables, des dialogues alambiqués et une mise en scène parfois catastrophique.
On ne peut que saluer l’audace de Coppola, son refus de plier aux diktats hollywoodiens, mais force est de constater que Megalopolis est une œuvre qui échoue à atteindre son idéal. Un film aussi frustrant qu’intrigant, qui suscitera des débats mais ne marquera pas les esprits comme le cinéaste l’aurait espéré. Un rêve de grandeur qui s’effondre avant d’atteindre les sommets.