I. Dragon Ball, l’évolution d’un mythe
Dragon Ball est un monde en soi. Inventée en 1984 par le mangaka Akira Toriyama, la série se décline aujourd’hui en centaines de jeux-vidéos, séries, préquels, suites, bref, à moins de faire défiler un bandeau à la Star Wars pendant une quinzaine d’heures avant la diffusion du film, on ne peut pas familiariser un spectateur novice avec l’ensemble de la licence. Alors c’est très adroitement que le film résume l’histoire de Dragon Ball avec une voix off grave, posée sur des visuels cosmiques, où les personnages apparaissent comme des constellations, dessinés par le mouvement des étoiles. La mise en scène est à la mesure (ou à la démesure) de ce qu’elle raconte. Il y a des millénaires, un démon nommé Piccolo a réuni les sept boules de dragon, des objets divins permettant d’invoquer la puissance du dragon exauceur de souhaits, Shen Long. Au prix du sang, l’humanité l’a vaincu. Mais, après des millénaires d’errance, Piccolo est de retour, bouillant d’une rancœur immense.
Juste après, nous est présenté notre héros, Goku. En plein entraînement, des gouttes de sueur modélisées en 3D roulent sur l’entièreté de son corps et tombent au ralenti sur la terre battue. Dès l’introduction, James Wong procède à une suspension d’incrédulité. Il ose renouer avec l’esprit de l’œuvre originale, dans sa dimension épique forcenée, sa mise en scène organique, d’une incroyable inventivité. Juste après survient le premier combat, entre Goku et son grand-père : les deux combattants voltigent sur un étendoir à linge et James Wong utilise le dynamisme de ses plans pour accompagner leurs sauts, leurs frappes, leurs rebonds, et, bien sûr, les pouvoirs mystiques qui jaillissent du grand-père pour faire plier Goku. Car l’adolescent ne maîtrise pas encore ses pouvoirs.
Dans la pop culture, le nom de Son Goku est évocateur d’une puissance infinie. Pourtant, dans ce film, le héros est encore jeune et criblé de failles. C’est un héros banal, qui porte des t-shirts à manches longues, se fait harceler au lycée et met du gel dans ses cheveux pour draguer les filles. Tout est fait pour que le spectateur s’identifie au personnage et vive ses déconvenues comme des blessures personnelles.
II. Une mise en scène généreuse et « enfantine »
Goku rencontre sa love-interest, Chi-Chi, au lycée. Le décor est morne et pourtant, quand Goku voit Chi-Chi, la salle de classe disparaît, un champ de tournesols fleurit dans son dos, une fraise glisse entre ses dents. James Wong est un maître de la variation de ton. A la suite de scènes oniriques comme celle-ci, il met en avant des décors éthérés, qui semblent presque peints, voire issus d’un jeu-vidéo, pour accentuer une dimension cartoonesque, fertile aux extravagances.
Peu de films sont aussi généreux en effets spéciaux. C’est à partir de maintenant que l’on peut déchiffrer le but ultime du film : quel est le génie de la série Dragon Ball ? C’est sa capacité à faire fantasmer des millions d’enfants, grâce à un univers aussi décomplexé et malléable qu’un rêve. Si, dans le film, les deus ex machina sont légion et que les personnages meurent et renaissent à volonté, c’est parce que rien n’est plus libre que le jeu dans une cour de récréation : « — On disait que là il faut trouver une Dragon ball sur un volcan ! — Et on disait que pour traverser les rivières de lave, Goku il jette ses ennemis dans la lave pour faire un pont ! » Les raideurs du « quand dira-t-on ? » et du « sera-ce perçu comme raisonnable ? » sont repoussés à coup de « tais-toi, c’est magique ».
III. Une œuvre de synthèse
Le film ne s’appelle pas Dragon Ball mais Dragonball Evolution. En cela, il se déleste de la lourde responsabilité de devoir rendre des comptes aux 25 ans de Dragon Ball dont il est l’héritier.
C’est comme ça que les références du réalisateur peuvent s’épanouir. Né à Hong-Kong en 1959, James Wong a vécu l’âge d’or du cinéma d’arts martiaux et multiplie les hommages à cette époque. On déchiffre du Karaté Kid dans les scènes d’entraînement avec le grand-père, on retrouve la fougue de Bruce Lee dans certains combats. Evidemment, on ressent aussi la mode des teen movies dans le décor lycéen où prennent place des intrigues amoureuses. Le cinéma d’action américain n’est pas en reste, avec des citations de Matrix, dans quelques plans au ralenti où le héros se contorsionne pour éviter les projectiles.
C’est aussi une œuvre qui joue avec le syncrétisme culturel et religieux pour harmoniser sa mise en scène avec son scénario. Les acteurs sont Chinois, Coréens, Japonais ou Etats-uniens, l’action se déroule aux Etats-Unis, mais on voit des temples d’inspiration japonaise, où des gens pratiquent le kung fu, qui est chinois, et doivent maîtriser leur ki, concept religieux sino-japonais d’énergie vitale, ils se saluent en disant « namasté » et font des Kamé Hamé Ha, qui est une attaque énergétique, mais qui est aussi le nom du roi unificateur des Hawaïens. Les cultures se mêlent et s’acceptent pour combattre une magie obscure, de la même manière que Goku doit s’allier à des inconnus pour repousser Piccolo. C’est ça, l’essentiel : la tolérance.
Le combat est avant tout psychologique. Lors du combat final, un retournement de situation bouleverse les spectateurs : le nœud de résolution ne réside pas tant dans le fait de vaincre Piccolo, mais de repousser ses forces intérieures, attirées par la puissance du mal. Un retournement qu’il ne faut surtout pas spoiler.
Un grand film, en outre, bénéficiant d’un casting remarquable. Notons la performance de Justin Chatwin / Son Goku, qui transpire l’amour de son personnage et lui insuffle un côté attachant. Mais aussi celle de Jamie Chung, qui joue Chi-Chi, et qui a su retenir son texte sans bafouiller une seule fois (moi qui ai déjà fait du théâtre, je saisis le défi que c’est, de retenir son texte, surtout quand on est filmé). James Wong, 5 fois récompensé par un Emmy Award pour des épisodes de X-Files ou de American Horror Story, montre à nouveau qu’il est le meilleur pour écraser le spectateur sous le gigantisme, tout en préservant de l’espace à l’émotion. On connaît peu de film qui ont autant d’impact sur une génération qu’ils paralysent leur réalisateur. Eh oui, après Dragonball Evolution, James Wong n’a plus réalisé d’autre film,
et nous abandonne avec une scène post-crédit qui nous promet une suite, que l’on sait malheureusement impossible.
Quoi que ! Certes, on l'attend depuis 16 ans mais, la saison 2 de Bref s’est faite attendre 13 ans, et les 2 saisons de Twin Peaks sont espacées de 26 ans !
Peut-être que, malgré sa conjuration, dans plusieurs millénaires, Piccolo reviendra finir ce qu’il a commencé.