Au 10, rue Frederick, les hommes les plus influents se réunissent pour les funérailles de Joe Chapin. Ann, la fille du défunt, se remémore ce qu’il fut en remontant cinq ans plus tôt alors qu’il sacrifiait sa vie familiale en tant que procureur en quête d’ascension politique…
« 10, rue Frédérick » retrace la trajectoire d’un homme dont la vie apparaît, rétrospectivement, comme une longue suite d’échecs : échec politique, échec conjugal puis sentimental dans une relation extraconjugale, échec enfin dans ses rapports avec ses enfants. Un médecin évoque à son sujet un « galloping despair », un désespoir galopant, formule qui résume parfaitement cette lente dérive vers la désillusion et l’effondrement.
La clé de cette faillite existentielle tient sans doute dans le jugement que porte son fils : Chapin serait « un gentleman dans un monde qui n’a plus besoin de gentlemen ». Le film esquisse ainsi le portrait d’un homme en décalage avec son époque, prisonnier de valeurs morales et sociales devenues obsolètes dans une société américaine dominée par l’arrivisme, l’ambition politique et le culte de la réussite. Cette inadéquation entre l’individu et le monde qui l’entoure confère au film une dimension presque tragique.
La construction en flash-back, déclenchée par la cérémonie funèbre, renforce ce sentiment de fatalité : comme dans « Œdipe roi » de Sophocle, tout est déjà joué, et le récit ne fait que dérouler les étapes d’une chute annoncée. Le film rejoint ainsi, par sa structure même, une certaine tradition du mélodrame américain des années 50, où la réussite sociale masque mal les fractures intimes et les désastres affectifs.
Gary Cooper est ici profondément émouvant dans l’un de ses derniers rôles, trois ans avant sa disparition des suites d’un cancer. À contre-emploi, il incarne avec une grande justesse un homme vieillissant, fragilisé, presque pathétique, loin de ses figures héroïques habituelles. Son jeu, tout en retenue, traduit admirablement l’usure morale et la solitude d’un personnage que le scénario ne cherche jamais à réhabiliter.
Sans offrir de rédemption ni de consolation, « 10, rue Frédérick » s’impose ainsi comme le portrait sombre et lucide d’un homme broyé par ses propres illusions et par une société qui ne lui laisse plus sa place.