Il y a des films qui fascinent, d'autres qui dérangent, et puis il y a ceux qui flottent dans cette étrange zone grise où tout semble presque fonctionner, sans jamais vraiment vibrer. Les 101 dalmatiens version 1996 appartient à cette troisième catégorie : une œuvre qui coche tant de cases avec application qu’elle en oublie d’exister autrement que comme une évocation tiède d’un classique.
Visuellement, rien à dire : l’Angleterre feutrée du film, baignée dans une lumière d’hiver bleutée, offre un terrain de jeu photogénique à souhait. Les décors sont léchés, le manoir de Cruella d’ores et déjà culte, et les costumes d’une imagination délicieusement baroque. L’effort de reconstitution est tangible, jusqu’à la Panther De Ville noire et blanche de l’antagoniste, véritable totem roulant du kitsch extravagant. L’intention, clairement, n’était pas de bâcler.
Et puis, il y a Glenn Close.
Son interprétation de Cruella d’Enfer est sans conteste le moteur principal du film. Avec ses rires stridents, ses gestes de diva décadente et ses envolées de mépris, elle donne l’impression de jouer à la fois dans Beetlejuice, Boulevard du crépuscule et un opéra de Puccini. Chaque scène où elle entre en furie ou parade dans ses accoutrements est un moment de grâce théâtrale. Elle transcende la matière qui l'entoure, parfois au point de paraître parachutée d’un film parallèle, plus fou, plus cruel, plus inspiré.
Le problème, c’est qu’en dehors d’elle, tout le reste semble s’accorder à une forme de neutralité aimable.
Les personnages humains secondaires — Roger, Anita, la nounou — sont charmants, mais platement écrits. Jeff Daniels, toujours sympathique, compose un gentil inventeur sans aspérités, tandis que Joely Richardson hérite d’un rôle dont la seule fonction semble être celle de future mère souriante. Même le duo comique Jasper et Horace, malgré l’énergie de Hugh Laurie et Mark Williams, s’enfonce rapidement dans des pitreries répétitives, sans véritable crescendo comique. Le méchant est redoutable, mais ses acolytes semblent sortir d’un épisode de sitcom.
Et que dire des chiens ? Magnifiques, bien dressés, irrésistiblement photogéniques. Mais silencieux. Et c’est là que le bât blesse. En renonçant à faire parler les animaux — contrairement au dessin animé de 1961 —, le film perd une grande partie de son potentiel narratif et affectif. On ne voit que leurs pattes galoper et leurs truffes renifler, mais on ne comprend jamais ce qu’ils ressentent vraiment. Cette absence d’intériorité canine transforme une fable animée en long défilé de petites boules de poils mignonnes, mais interchangeables.
Le scénario, signé John Hughes, semble hésiter entre deux mondes : d’un côté, une relecture contemporaine avec son créateur de jeux vidéo frustré ; de l’autre, un hommage fidèle à l’univers original. Cette hésitation se traduit par une narration fonctionnelle, sans souffle véritable, où l'on devine chaque rebondissement vingt minutes à l’avance. Aucun moment ne déçoit franchement, mais aucun n’éblouit. Le film avance comme une montre bien réglée, avec un tic-tac narratif aussi régulier qu’inoffensif.
Le climax, pourtant riche en cascades, en poursuites dans la neige et en cabrioles animales, reste sage. Les enjeux se résolvent proprement, sans drame, sans surprise, sans peur réelle pour les chiots. Même la scène de chute de Cruella, censée être cathartique, semble orchestrée avec la prudence d’un manège pour enfants.
Et puis, bien sûr, il y a ce paradoxe cruel que le film ne maîtrise pas : en montrant une centaine de dalmatiens à l’écran avec une tendresse appuyée, il provoque, malgré lui, une ruée vers une race difficile à élever. L’impact réel de cette production se mesure moins en rires qu’en abandons de chiens. C’est un rappel brutal qu’un film peut être propre sur lui et laisser derrière lui un chaos inattendu.
Alors oui, Les 101 dalmatiens amuse, caresse dans le sens du poil, émerveille parfois par ses décors et son actrice phare. Mais il échoue à capturer ce supplément d’âme, ce frisson enfantin, cette malice émotionnelle qui transforme un remake en œuvre autonome. Tout y est soigné, mais rien n’est inoubliable. On en sort le sourire aux lèvres, mais le cœur tiède.
C’est une belle boîte. Mais il manque quelque chose dedans.