Black Mass, pour tout amateur de polar, est un menu gastronomique alléchant. Pour autant, nous connaissons déjà parfaitement le goût de chacun des ingrédients, cela faisant du film mafieux de Scott Cooper quelque chose de convenu, de passablement fade, n’offrant du moins ni découverte ni fraîcheur. Même Johnny Depp, grimé en James ‘’Whitey’’ Bulger, ne peut rien y faire. Le réalisateur de Crazy Heart, des brasiers de la colère, sans doute débordé par l’ampleur de son propos, rien moins qu’un biopic du chef du gang de Winter Hill, James ‘’Whitey’’ Bulger, ne peut que proposer un déroulé brumeux des évènements, passant sur bon nombre d’entre eux pour tenter, assez vainement, de donner une âme à son film académique, une œuvre lorgnant logiquement vers le passif de Martin Scorsese. Malgré les efforts de mise en scène, malgré un casting cinq étoiles, Scott Cooper ne parvient presque jamais à donner un cœur, un corps, à son long-métrage, un humble exemplaire supplémentaire dans la longue histoire du banditisme au cinéma.
En effet, Cooper, ne tire jamais réellement profit de ses acteurs, de son cadre, Southie, ni même des gros enjeux de son scénario. La complicité entre l’un des gangsters les plus violents de notre époque et un ambitieux agent fédéral n’est qu’un schéma, chez Cooper, et nous ne parvenons que rarement à ressentir la moindre empathie pour les personnages, la moindre prise de conscience de cette alliance aussi improbable qu’intolérable. Tout n’est que narration aseptisée, certes élégante, mais impersonnelle. Cooper à bien appris la leçon donnée par ses aïeux mais ne parvient pas à dépasser le cadre du simple ‘’film de plus’’. En gros, le cinéaste n’offre ni personnalité ni valeur ajoutée à son film, en faisant simplement une sortie parmi d’autre, traitant pourtant d’un sujet fort. Dommage.
Mais tout n’est pas à jeter dans Black Mass, loin de là. La mise en scène, la photographie, est sublime. L’immersion dans les bas-fonds de Boston est assurée et bon nombre de comédiens secondaires sont réellement impressionnants d’authenticité. Il n’en est malheureusement pas de même de la vedette du spectacle, un Johnny Depp une fois encore maquillé des pieds à la tête, reconstitution assez poussive des traits du gangster. Si le comédien fait montre d’une belle présence, d’un honnête charisme, il ne semble finalement là que pour incarner la violence à combattre, le psychopathe déguisé en mafieux et non toute la complexité de la légende urbaine bostonienne. Sur-jeu, en somme. Quant à Joël Edgerton, Benedict Cumberbatch, Kevin Bacon, Julianne Nicholson, Dakota Johnson, Jesse Plemons et j’en passe, tous font un travail honorable, offrant souvent ce qui manque à la personnalité du personnage de Johnny Depp.
Black Mass, donc, se laisse voir, soigneusement mis en scène qu’il est. Il s’agit là d’un film plutôt timide déguisé en polar important, en biopic sérieux, trop sérieux pour plaire réellement. On peut alors regretter ce manque de prise de risque de la part du metteur en scène, ce manque d’âme dans la narration et l’incarnation de Whitey Bulger. On ressort de la séance, un peu comme à la sortie des Brasiers de la colère, avec la certitude que Scott Cooper peut mieux faire, nettement mieux faire. Mais les arguments de cinéaste nous font garder espoir en ses capacités. 12/20