Sans revenir sur la qualité des combats, le jeu des couleurs, des ambiances, la musique, le jeu des acteurs ,.... que tous le monde félicite déjà, je voudrais m'attarder sur un autre aspect du film que j'ai vraiment apprécié. Alors c'est vrai, surtout au début, c'est assez naïf dans l'ambiance. Les personnages peuvent paraître assez caricaturaux, je l'admet. Mais ce que je trouve passionnant, c'est qu'au fil du film, chacun de ces personnages gagne en profondeur. Que ce soient la femme de Yip Man, le policier, son meilleur ami, le gars du nord ou encore le général, tous m'avaient l'air à priori plats. Mais ce n'est pas le cas! En lisant l'implicite du film, en ne se contentant pas de sa surface ( et le film est subtil pour distiller les clés de lecture ) on comprend très vite leur complexité. Il ne faut pas se limiter aux mots qui peuvent parfois sembler plats, mais lire les regards, écouter les silences, comprendre les sourires. Bon et connaître un minimum les codes chinois et japonais ne fait pas de mal... mais même sans ça! Les personnages de sa femme et du policier m'ont vraiment intéressés, pourtant si on se limite aux mots de la femme de Yip Man, celle-ci peut effectivement avoir l'air très naïve! ("tant que je suis avec toi tout va" ....) Mais c'est pas le cas, elle incarne simplement la pudeur. Certaines scènes ( je vous laisse observer ) le montrent bien: elle est gênée, elle sourit, ... mais elle n'est pas plate: elle s'affirme, elle a des remords, elle se rends bien compte de la gravité de la situation, elle essaye d'adoucir les angles en femme et en mère attentionnée ( je ne suis pas mysogyne, c'est le rôle qui lui est donné! ), et cela la rend admirable. Elle aussi d'ailleurs subit une leçon d'humilité, tout comme son mari, bien que plus tard dans le film.
D'ailleurs, à ceux qui trouvent le film manichéen, je leur conseillerais de le revoir. Faites le compte des antagonistes, de leurs multiples facettes. C'est vrai que la morale peut faire très "star wars", mais aucun des antagonistes n'est complètement mauvais. La preuve est que tous à un moment se justifient, s'expliquent à Yip Man
( le général dans la cellule )
. Et il n'y a pas tant de manichéisme. Déjà, et c'est important à souligner, tous les antagonistes ne sont pas Japonais, et il semble y avoir peu d'unité face à cet antagonisme, et face aux japonais. S'il y a un manichéisme il est moral
( la morale décrite à la fin s'applique à tous les antagonistes)
, et encore car pour moi, même le grand maître est brutalement remis en question d'un point de vue moral.
(il profite de la collaboration tout de même! .... )
Plusieurs pistes de réflexions intéressantes dans ce film ( celles dont je me souviens encore, j'ai pas arrêté de me poser des questions en le regardant ):
- La complexité du personnage central, qui ne se limite pas à un rôle de superhéro, mais qui sent que justement qu'il ne peut se cacher derrière une superficialité. D'abord il subit un lourd revers vis à vis de ce qu'il considérait être son assurance.
(il va comprendre que son art martial est bien plus puissant en temps que symbole qu'en temps qu'arme de guerre, c'est ce qu'il dit après le combat à 11: il les a tous fracassés mais ça n'a servit à rien, il était impuissant. A la fin, il n'en détruit qu'un, mais ce ne sont plus ses poings qui sont mis en valeur mais la foule et sa place parmi la foule: en symbole, il est puissant. )
La question aussi de se demander s'il est réellement si modeste, au début du moins
(refus d'enseigner, donc de transmettre son "pouvoir")
et on voit l'évolution vers une modestie moins dans les mots, plus dans les actions
( il est le plus modeste quand il est héro national: non plus le grand maître dans sa maison, mais "un chinois" parmi les autres: il est héro national, mais est dé-personnifié, désincarné. Ce n'est plus lui qui compte mais ce qu'il représente.)
. Il y a beaucoup d'autres pistes à explorer, notamment sur sa droiture morale car il pose parfois de subtils paradoxes éthiques
( défendre sa patrie mais sacrifier sa famille, ne se mettre à travailler qu'en tout dernier recours mais accepter les aides que s'il n'a pas d'autres choix, refuser par fierté le riz qu'on lui donne alors que tous meurent de faim, et en même temps lui même se nourrir par la collaboration d'un autre, .... etc etc etc! )
Loin de relever de l'incohérence je pense au contraire que ces paradoxes posent des questions morales pertinentes.
- Aussi une intéressante réflexion sur la collaboration à l'occupation, j'ai beaucoup pensé à Schindler, bien que le thème soit secondaire dans le film ( quoique! ). Le policier est très intéressant dans son rôle d'anti-Yip man, sans être antagoniste.
( Il est le collabo, mais permet la survie de tous, on lui crache dessus, il sait pas se battre, mais aucune bonne avancée n'est possible sans lui: n'est-il pas le vrai héro du film? En tous cas il montre que la rigueur morale du maître n'est pas toujours ce qui est bon, notamment lorsque celle-ci cache en fait sa fierté patriotique -- et sa fierté tout court )
Il y a beaucoup à dire.
- La place des armes à feu, leur symbolique qui est très forte... mais il faut que je m'arrête de parler!
Bref il est temps de terminer mon propos, je pourrais continuer sur des pages entières à regarder tous les détails, les symboles ou les doubles sens, mais j'espère vous avoir déjà convaincu de mon avis: c'est un film plein de surprises, qui étonne de ses ressors et de ses richesses, et qui n'est surement pas plat!