Qui est le film ?
Tourné en 1965 et sorti en 1966, Les Créatures met en scène Edgar Piccoli, écrivain, et sa femme Mylène, qui vient de perdre la parole après un accident. Installé sur l’île de Noirmoutier, Edgar décide d’écrire un livre à partir des « créatures », les habitants, qu’il observe autour de lui.
Que cherche-t-il à dire ?
À la surface, Varda parle de l’acte d’écrire, de la manière dont une idée naît, se fragmente, se nourrit de hasards et d’objets. Mais le vrai projet est plus exigeant : montrer que l’écriture n’est jamais innocente. Elle transforme les vies qu’elle adapte. Le film oblige à penser la création : qui devient matériau ? qui est réduit à rôle ? et comment la fiction colonise la réalité ? Mais cette belle tension reste davantage posée que travaillée : les idées s’annoncent, les figures se dédoublent, les habitants deviennent "créatures", et pourtant le film peine à incarner ce vertige.
Par quels moyens ?
La narration joue sans cesse la mise en abyme : Edgar écrit une histoire qui s’empare des personnes réelles qu’il rencontre ; le film, à son tour, filme ce glissement. Varda multiplie les strates (scènes « réelles », scènes « écrites », visions oniriques) et laisse flotter l’ambiguïté : la conspiration que croit inventer Edgar existe-t-elle « vraiment » pour les habitants, ou n’est-elle que le prisme déformant de l’auteur ?
Noirmoutier et son insularité isole les personnages et intensifie la responsabilité de l’observateur. Sur une île, on ne reste pas anonyme ; le récit a des effets directs. Mais le décor reste souvent réduit à fonction symbolique : l’insularité signale l’isolement, sans jamais être explorée dans sa matérialité vécue.
Le silence de Catherine Deneuve est pensé comme contrepoint moral. Mais cette figure reste trop figée, réduite à allégorie. Plutôt qu’une alternative expressive, Mylène devient symptôme d’un film qui n’arrive pas à donner chair à ses propres intuitions.
Les habitants filmés par Varda sont en partie non-professionnels, en partie acteurs ; cette hybridation documentaire/fiction fait sentir la tension éthique au cœur du film. Les « créatures » sont à la fois sources d’inspiration et sujets d’exploitation.
On peut voir le film comme une fantaisie quasi-science-fictionnelle ("lost sci-fi romance"), mais Varda n’utilise le merveilleux que pour déplacer la question politique. L’altérité envisagée par Edgar (parfois pensée comme étrangèreté quasi-extra-humaine) signale moins des monstres que l’altération de la reconnaissance humaine. Le registre s’installe mal, trop ténu pour devenir stimulant, trop appuyé pour rester discret.
Varda a elle-même reconnu l’échec du film en construisant Ma cabane de l’échec avec la pellicule invendue. Ce geste réflexif est plus fort que le film lui-même : c’est l’installation qui éclaire la fragilité de l’entreprise, non la fiction initiale.
Où me situer ?
Je regarde Les Créatures avec une certaine admiration pour son audace : il fallait du courage pour tenter un tel objet, entre métafiction et expérimentation. Mais cette audace me semble inaboutie. Je reconnais l’importance d’avoir posé la question de l’éthique de la création, mais je regrette que cette question reste formulée de manière si scolaire, sans chair ni nécessité dramatique.
Quelle lecture en tirer ?
Les Créatures rappelle que la fiction n’est jamais innocente, qu’elle transforme le réel et engage une responsabilité. Mais au lieu d’en faire une expérience sensible, le film en donne une démonstration parfois sèche, parfois maladroite. Il nous reste l’idée plus que l’émotion, le dispositif plus que la vision. C’est peut-être là son échec mais aussi son intérêt paradoxal.