Le rejet d'une partie du public concernant Melancholia s'explique, surtout, par l'impossibilité qu'a celle-ci de dépasser le propos nihiliste et misanthrope de Lars Von Trier, qui met à nu la faiblesse et la vanité d'une humanité face à la fin du Monde, qu'il regarde comme une libération. Pourtant, il y a matière à trouver en cette fable d'un onirisme grandiose (Von Trier convoque pour le faire exploser dans son essence le romantisme allemand, et le fait que les critiques rappellent unanimement cette ascendance montre à quel point le danois a réussi à en atteindre la prégnance) une profondeur émotionnelle assez vertigineuse. Le personnage joué par Kirsten Dunst, assez détestable prolongement de la personnalité de Von Trier, se doit d'être regardé avec l'empathie dont elle ne fera jamais preuve pour pouvoir lire en elle la douleur, le vide et le néant qui la condamnent, comme son auteur, à une misanthropie et une dureté sans limites. Ainsi, faire à Von Trier le procès de son mépris de l'humanité, de son incapacité à montrer de l'amour ou une quelconque empathie, c'est un peu retomber dans le piège facile de la condamnation sans ambages, c'est un peu, justement, refuser de comprendre un homme à qui on reproche de ne pas chercher à comprendre l'autre. Von Trier et Justine sont exécrables parce qu'ils souffrent, et la seconde laisse magnifiquement à voir la profondeur que peut atteindre la mélancolie. Attisée par l'approche de Melancholia, qui menace de détruire la Terre, la mélancolie du personnage finit par trouver une aura qui le dépasse, Justine cessant de souffrir pour gagner une puissance inhumaine et sereine, se poser en déesse dont le corps parfait s'expose de façon irréelle sous le double éclairage nocturne de deux astres célestes. Elle synthétise à elle seule les proportions démesurées, à la fois originelles et célestes, d'un sentiment qui laisse à l'homme lucide et torturé l'impression de renouer avec une vérité cosmologique, avec un savoir absolu et une supra-conscience qui englobe tout de son aura. Pourtant, il n'est pas dit que Lars Von Trier se dise, par son biais, capable de la même placidité quand viendra le moment de sa mort ; ce que le danois essaie de mettre en scène, c'est avant tout la puissance du sentiment qui l'habite, son impression d'avoir en l'ayant éprouvé terminé tout cheminement intime. D'être déjà mort, en attendant de mourir vraiment. Certes, pendant ce temps, les autres personnages paraissent ridiculisés, rabaissés à la faiblesse, à l'illusoire certitude de maîtrise ou de sens. LVT ne leur accordera jamais le moindre cadeau, et la vision qu'il offre de nous tous est bel et bien celle d'un nihilisme sans place pour l'amour. D'un côté, son final trouve une supériorité incroyable par un procédé très simple. Si LVT se permet de dessiner le personnage dont il se sert pour peindre Melancholia aux couleurs noires et abyssales de son âme (Justine) comme un être capable de surmonter sa propre destruction, il faudrait, pour battre en brèche la noirceur de son film, faire preuve de la même arrogance en prétendant avec sûreté qu'un être humain ordinaire (visage que Charlotte Gainsbourg se charge d'endosser) serait capable lui-aussi de rester droit, aimant et protecteur même quand viendra la fin de toute chose. S'il nous regarde de haut, presque d'une position divine, Lars Von Trier y parvient donc en s'assurant que pour l'y rejoindre, il faudrait donc abandonner toute modestie, et présumer qu'une vision du monde positiviste possède la même assurance et la même certitude que son propre désespoir. Après tout, bien des siècles ont déjà passé sans que le nihilisme ou la foi en le sens de la vie n'aient pris le dessus d'une manière irréfutable dans les débats sur la question. Ces deux attitudes ne sont que des dispositions de l'esprit, qui se refusent à toute démonstration rationnelle. Lars Von Trier s'essaie donc ici à la seule manière d'appréhender ce combat métaphysique, cette césure dans la sémantique de la vie, cette dichotomie irréconciliable : en laissant à voir la profondeur de son sentiment, et les dimensions sans pareilles qu'il lui donne l'impression d'atteindre, la certitude de renouer avec quelque chose de primal et d'à jamais indépassable. Dur, puissant et sans complaisance, Melancholia est un film vertigineux, un astre noir dont l'empreinte peut être considérable, et l'un des plus grands films du millénaire en cours.