Il est question là d’apprécier une interprétation libre du message délivré par l’ouvrage de St Exupéry, qui n’a rien à voir avec une quelconque démarche exégétique. Le choix a été manifestement fait d’orienter le récit vers une fraction du message. Il m’a paru fidèle au message de l’œuvre, les libertés prises avec le texte finissent par servir le propos là où on pourrait penser qu’elles le déforment. Le film est une sublime partition poétique sur laquelle se rencontrent une esthétique et un voyage teinté de métaphysique.
Cette vision opératique de la pensée de St Exupéry rondement menée permet plusieurs niveaux de lecture. Un premier accessible aux enfants dans le registre du rêve, du merveilleux, des représentations fortes en introduisant des notions difficiles à appréhender (ce qui ne manquera pas de provoquer parfois d’intenses discussions avec les parents, je n’en doute pas), un deuxième niveau accessible aux parents qui touche à la fois le rapport aux enfants et à eux-mêmes et enfin un niveau de lecture universel, s’adressant à tous. Ce dernier accorde beaucoup de poids à l’altérité, au respect de l’autre en tant qu’individu et en filigrane recommande une hygiène mentale ; à savoir examiner avec circonspection toute machinerie sociale destinée à uniformiser et donc fracturer peu ou prou le lien interpersonnel, et par suite appauvrir la pensée de chacun. Les messages bien que fort ne sont pourtant pas moralisants ou manichéens, et même si parfois on entrevoit ce risque, il est rapidement évacué et l’écueil est évité.
Les émotions véhiculées dans ce film sont vécues comme vraies, et non comme des projections momentanées vites remplacées. Dès lors que l’attention est focalisée sur le film et que la magie opère, chacun verra en lui-même à un moment où à un autre, la résurgence de sentiments personnels et véritables. La qualité du tissu dont est fait le renard par exemple, fera se remémorer le souvenir de peluches authentiques des années 70 aux adultes là où des enfants ne verraient qu’une représentation animée de leur doudou. Tout un tas de détails inspirés d’authentiques objets ne rend l’œuvre que plus touchante. On est bien loin du sensationnalisme. Dans tous les cas les prouesses technologiques nécessaires à la réalisation de ce film parlent d’elles-mêmes. Cet art parfois qualifié de « naîf » renoue avec l’iconographie classique de l’animé pour enfant ; classique mais pas daté, et c’est là encore une fois tout l’art de l’équipe technique associé au savoir-faire d’Osborne & co.
Quant au rythme global, quelques longueurs alourdissent le film (surtout en dernière partie) et bien que le propos soit toujours élégamment servi, la dynamique aurait gagné en légèreté sans quelques scènes. Ceci dit, je n’ai pas décroché du film pour autant, c’est une simple observation.
Concernant les graphismes, l’habitat de l’aviateur est particulièrement réussi, faisant oublier une certaine uniformité des reflets (variations auxquelles je suis particulièrement sensible, chose qui peut ne pas apparaitre pour d’autres). En revanche il est incontestable de reconnaitre la qualité majeure du travail effectué sur les textures, que ce soient celles des personnages ou des objets. Vous serez, je n’en doute pas, frappés comme je l’ai été par la couverture des livres baignés de lumière, le chatoiement sur les feuillus du jardin sous le soleil ou l’harmonie des couleurs. Tout ce qui est à l’écran sert le propos, jusque dans les plus petits détails. Les cheveux et autres poils ont mobilisé toute mon attention ; les masses sont en harmonie avec le design des personnages, tout comme les reflets et les ombres. J’ai à peine été génée par le mouvement qui m’a paru légèrement désynchronisé du reste, comme si leur mouvement était plus lent. Cela renforce l’aspect classique de l’animé qui m’a par ailleurs beaucoup plu, je relève plutôt cette caractéristique comme une curiosité plutôt qu’un défaut. J’ai beaucoup aimé l’animation des yeux en particulier et la fluidité des mouvements. Le registre des couleurs choisi, quant à lui, sert toujours une ambiance, un propos, une atmosphère, ou une émotion. J’ai vraiment trouvé le film très travaillé et esthétisant de ce point de vue là.
J’ai cru même reconnaitre à certains moments des inspirations japonisantes dans la continuité de certaines scènes, ce qui est assez plaisant, à la fois dans la subtilité et le sens qui y est véhiculé. Je ne compte pas non plus les détails comme la vue de dessus de la ville, qui, lorsque la première fois qu’elle est apparue à l’écran, m’a fait furieusement penser à une carte pleine de composants électroniques vus de dessus. Bref, le film est délicat, poétique, très stimulant aussi bien au niveau sensoriel qu’émotionnel…
La technique du stop motion ajoute une dimension fantasmagorique à l’univers créé par l’animé, laissant toute latitude à l’observateur d’en enrichir le contenu librement. Le graphisme simple n’a rien de simpliste comme cela a pu être dit et de mon point de vue ce mélange entre le complexe et le simple ne fait qu’alimenter le rêve et l’immersion dans l’histoire et le propos, à la manière d’un mythe. C’est en effet, encore plus que l’émotion, ce qui a imprimé mon esprit la séance une fois finie ; le parti pris de la technique est à rapprocher de l’intention de St Exupéry telle que je me la suis imaginée. En effet, bien que les motifs de ses écrits paraissent simples, qui, aujourd’hui, prétendrait qu’ils soient simplistes? C’est précisément l’opposé dont il est question. Ce formalisme nous rapproche ainsi de la fable qui se veut à la fois facile d’accès et transcendante, et c’est précisément ce qui hisse de mon point de vue l’histoire du petit prince au rang de mythe. Tout naturellement les partis pris de mise en scène m’ont paru fluides et cohérents avec cette vision, ce qui ne fait que renforcer la qualité du travail effectué sur ce film d’animation.
Allez vous faire une idée, allez le voir, faites vous votre opinion. Ca vaut vraiment le voyage, au cas où vous en douteriez ;)