Attention, danger : Radu Mihaileanu, grand populiste du cinéma à qui l'on doit "Le Concert", irritant ménage mélodramatique aux vertus humanistes parfois touchantes, retourne dans tous les sens un autre grand sujet du moment. Aujourd'hui, l'état de la femme dans les pays musulmans. Mihaileanu a un talent évident : celui de parler sans honte à travers un style surligné et épais, des problématiques mondiales et historiques. Chaussant ses gros sabots assumés à l'assaut des fanatismes, sectarismes, anti-libertarismes et tout principe opposé aux droits de l'homme et de la femme, le voilà brandissant triomphalement sa pancarte de solution face à la liberté de la femme souvent remise en cause, et la notion de plaisir réservée aux hommes dans une société machiste valable dans toutes les zones du monde, car comme il le souligne au début du film, le récit se passe dans un petit village d'Orient ou ailleurs, car en réalité cela importe peu. Mihaileanu, dramaturge compétent, est en revanche moins bon scénariste ; car s'il a compris que la comédie repose essentiellement sur le maniement du cliché et sa variation, sa manière d'ausculter une thématique universelle laisse un peu perplexe face aux rebondissements de tragédie immature qu'il y oppose. Tout d'abord chaque personnage, qu'il soit masculin ou féminin, est le stéréotype d'un stéréotype - la beauté objective de Leila est le stéréotype de la femme courageuse déjà stéréotypée par son attitude de révoltée solitaire. Tout semble permis pour que rien ne colle à une réalité fondamentale, même si celle-ci a pour but d'être finalement tordue dans tous les sens. Car c'est de tout sauf d'une réalité que le film tord le cou, perdant ainsi de vue la lucidité face à son sujet tant son envie de fable paradisiaque dépasse n'importe quelle autre notion. La naïveté et la sincérité du propos n'ont pas tellement besoin d'être remises en cause (même si on ne peut s'empêcher ici de penser en mal que tous ces beaux sujets sont une opportunité de cinéma-marketing), mais la lourdeur ahurissante des ficelles et artifices qu'emploie Mihaileanu laisse de marbre. Qu'il s'agisse d'une lumière surréaliste et ultra-léchée qui donne l'impression de voir des femmes surjouer lors d'un shooting photo, ou bien du bon mari instituteur à l'esprit bien sûr occidentalisé (le seul bon mâle du film cela va de soi), tout se rapporte à un mauvais goût éclairé et insistant. Les femmes sont plastiquement belles ou rien, le charmant prince a de beaux yeux bleus, la source d'eau ressemble à une représentation plus biblique que coranique vu la morale bon-enfant qui instruit le récit et malgré son décor caricatural. Tout dans "La source des femmes" ressemble à une vision lointaine d'occidental faussement révolutionnaire qui croit rebâtir le monde avec ses préjugés sur le sexe et l'identité : en grand film féministe (ou plutôt sa caricature) l'homme n'est qu'un chien lâche et cruel, seulement apte à la féniantise et à la violence, tandis que la femme, courageuse mais pas trop, fomente une guerre des sexes qui n'aura jamais lieu à l'écran si ce n'est à l'exception d'une séquence drôlissime où, face à un groupe de touristes français enthousiastes sans rien comprendre des paroles, les femmes se mettent à prôner leur beauté et leur vertu sur une danse villageoise plutôt réservée en coutume à faire l'apologie du sexe masculin. Mais la plupart des rebondissements comiques, potentiellement efficaces, s'effacent parce que Mihaileanu est bien trop occupé à mettre en scène le clivage sexuel et mental entre homme et femme, âmes viles et déesses. La prétendue finesse du film est finalement répugnante dans ses raccourcis pour grand public. On ne peut pourtant pas réfuter le fait que "La source des femmes" contient en lui un sens du divertissement efficace - comprendre énergique - qui peut suffir à combler quelques attentes, notamment celle de s'atteler à une cause honorable mais malheureusement villipendée par des caricatures humaines sonnant comme de véritables effigies de l'astuce commerciale, jusqu'à leur exotisation ainsi que celle des décors qui les entourent. Comment traduire qu'un film comme celui-ci est à la fois respectable et rageant? Comment dire que le récit se suffit à lui-même alors pourtant qu'il manque de tout? Comment établir d'un côté la sincérité engagée du film, et de l'autre son attitude ingrate de satisfaction occidentale? Comment faire comprendre que Mihaileanu a un talent tout en dénigrant son travail? Peut-être en résumant tout simplement son nouveau film comme une tentative de popularisation sur un magnifique sujet, à la fois vidé de toute substance et de toute finesse artistique.